La foi personnelle et l’effacement de la transcendance

La Réforme du seizième siècle, en rappelant aux hommes la doctrine apostolique du salut par la foi seule, ne fut pas un appel à l’individualisme, mais un retour à la vérité vivante : que l’homme est justifié devant Dieu non par ses œuvres, ni par des médiations humaines, mais par la foi en Jésus-Christ, seul Médiateur entre Dieu et les hommes. Ce fut un acte de libération. La conscience, jusqu’alors captive des traditions et des prescriptions des hommes, retrouvait sa liberté dans l’écoute directe de la Parole de Dieu.

Mais l’histoire, hélas, n’a pas toujours retenu l’esprit de la Réforme. Elle en a parfois conservé la lettre, tout en en perdant la substance. Ce qui avait été libération pour servir Dieu devint, chez plusieurs, autonomie pour se servir soi-même. De la même manière que la foi fut arrachée aux chaînes d’un clergé dominateur, elle fut bientôt dépouillée de toute appartenance ecclésiale. Les guerres de religion qui ensanglantèrent l’Europe, et notamment la guerre de Trente Ans, précipitèrent cette déviation. Pour mettre fin aux conflits, la religion fut chassée de l’espace public. Elle devint affaire privée. L’État, désormais garant de la paix civile, s’érigea en arbitre et relégua la foi aux replis de la conscience.

Or cette mutation eut une conséquence plus insidieuse encore : la foi, privée de tout ancrage visible dans la société, perdit peu à peu le sens même de la transcendance. Dans la chrétienté, même imparfaite, l’homme croyant pouvait encore lever les yeux vers un ordre plus haut que lui. Il voyait dans les lois, dans les coutumes, dans les cathédrales, dans le rythme du temps, un reflet — certes brisé, mais réel — du règne de Dieu. Sa foi personnelle, nourrie de la Parole, s’ancrait dans un monde façonné par cette même Parole. Il priait non seul dans sa chambre, mais dans une Église dont les clochers rappelaient à tous la grandeur du Très-Haut.

Mais dans le monde sécularisé qui s’est imposé peu à peu, la foi personnelle s’est trouvée orpheline. Le croyant vit désormais dans une société qui ne parle plus le langage de Dieu. Ce qu’il croit n’est plus affirmé autour de lui, mais toléré, parfois moqué, souvent ignoré. Et sa foi, isolée, tend à se replier sur elle-même. Au lieu de regarder vers le ciel, elle regarde vers le cœur ; au lieu de se nourrir de la majesté divine, elle se contente de l’émotion intérieure. La transcendance, au lieu d’être contemplée comme une réalité objective, est ressentie comme un vague besoin.

Ainsi, la foi, naguère asservie à l’Église, fut libérée par la Réforme ; puis, dans les siècles suivants, elle fut asservie à l’État, qui la toléra sans la reconnaître ; et aujourd’hui, elle est livrée à l’individu, qui la modèle selon ses désirs. Le royaume de Dieu a été remplacé par le royaume de soi.

Mais la foi véritable, celle que donne l’Esprit, subsiste. Elle sait que le Dieu vivant n’est pas l’écho d’un besoin intérieur, mais le Roi des rois, le Créateur des siècles. Et dans un monde qui nie sa gloire, elle persévère, elle espère, elle annonce. Car elle sait que le Dieu de la Réforme est toujours le Dieu de l’Évangile, et que le royaume qu’il bâtit, pierre après pierre, bientôt paraîtra dans toute sa splendeur.