« Car la parole de Dieu est vivante et efficace, plus tranchante qu’aucune épée à deux tranchants… » (Hébreux 4.12). À chaque époque où cette Parole divine surgit avec puissance dans le monde, elle révèle les pensées des cœurs, elle sépare l’âme et l’esprit, elle juge, elle éclaire, elle réforme. Le XVIe siècle en fut un exemple glorieux. Mais ce qui advint lors de la Réformation n’était point nouveau : ce n’était que la réplique, dans un autre âge, d’un phénomène plus ancien, qui se produisit déjà aux jours apostoliques, lorsque le Christ, le Verbe incarné, vint parmi les siens.
Trois courants opposés s’élevèrent alors, trois réactions que l’on retrouvera, comme un écho incessant, chaque fois que la vérité biblique reparaît avec clarté : une réaction de droite, une de gauche, et une qui se tient au centre, non dans l’indécision, mais dans la fidélité.
La première fut celle des pharisiens : réaction conservatrice, orgueilleuse de ses traditions, fière de sa piété, ennemie d’un renouveau qui déstabilise ses certitudes. Ils scrutaient les Écritures, disaient-ils, mais refusaient de venir à Celui qui en est le cœur. Le Christ les appelait à une repentance authentique, à une foi vivante, à l’accomplissement des promesses ; mais ils préféraient la lettre à l’Esprit, le temple à Celui qui est plus grand que le temple, la Loi à son accomplissement. Cette tendance pharisienne est le prototype de ce que fut, seize siècles plus tard, la Réforme catholique. Non pas un retour à l’Écriture, mais un raidissement contre elle. Non pas une réforme de l’Église, mais une défense de son immobilisme sacralisé. À Trente comme à Jérusalem, l’Écriture fut citée, mais le Verbe fut rejeté.
La seconde réaction fut opposée : celle des gnostiques et des spiritualistes, de ceux qui prétendaient suivre le Christ en reniant tout ce qui l’avait annoncé. À l’enracinement dans l’histoire, ils substituèrent des songes mystiques ; à la Loi et aux Prophètes, des révélations privées ; au Christ incarné, souffrant et ressuscité, un principe éthéré, une figure symbolique. Cette réaction radicale, brisant le lien avec l’Ancien Testament, n’est pas moins présente dans l’histoire moderne. On la retrouve chez les anabaptistes extrêmes, chez les rêveurs de réforme sans Église, sans tradition, sans passé. C’est l’illusion d’un Évangile nouveau, pur de toute histoire, libre de toute autorité, mais qui, en rompant avec la racine, se fane aussitôt.
Entre ces deux extrêmes, le chemin étroit fut suivi par les apôtres, puis par les réformateurs magistériels. C’est le chemin de la foi obéissante, de l’Écriture reçue dans son intégralité, de l’accomplissement compris comme la lumière qui éclaire tout ce qui précède. Pierre, Paul, Jean — ces colonnes de l’Église primitive — n’ont ni rejeté la Loi, ni divinisé ses formes mortes. Ils ont vu dans les prophètes l’ombre du Christ, dans l’histoire d’Israël le berceau de l’Évangile. Ils ont repris le flambeau allumé par Moïse, David et Ésaïe, pour l’élever plus haut encore, jusque dans les nations. Il en fut de même de Luther, de Calvin, de Bucer. Ils n’ont point aboli l’Église ancienne ; ils l’ont purifiée. Ils n’ont point méprisé la tradition ; ils l’ont soumise à l’Écriture. Ils n’ont point rêvé d’une Église invisible et sans dogme ; ils ont bâti, pierre sur pierre, une Église visible, confessante, vivante, où la Parole règne en souveraine.
Ainsi, toute réforme véritable est jugée à cette triple croisée : fuira-t-elle la vérité au nom du passé ? L’abandonnera-t-elle au nom de la nouveauté ? Ou s’attachera-t-elle à l’Écriture seule, tout en demeurant en communion avec l’histoire du peuple de Dieu ?
L’histoire nous enseigne que la Parole de Dieu, lorsqu’elle resplendit, divise, non pour détruire, mais pour éclairer. Elle sépare le faux du vrai, l’apparence de la réalité, la tradition morte de la tradition vivante. Et c’est pourquoi toute époque de réveil est une époque de lutte, de séparation, de choix.
Ô que Dieu nous donne, à notre génération, d’être des apôtres et non des pharisiens, des réformateurs et non des rêveurs, des témoins fidèles et non des esprits inconstants. Que nous aimions la Parole comme la seule lumière, que nous suivions le Christ comme le seul Seigneur, et que nous bâtissions sur ce fondement unique : Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié.
