Il y eut un jour, dans la cité sainte, un fracas terrible. Les pierres du Temple, que les disciples avaient un jour contemplées avec émerveillement, furent renversées jusqu’à la dernière. Le feu consuma le sanctuaire, et Jérusalem, qui ne connaissait pas le temps où elle avait été visitée, devint un désert. Ce fut en l’an 70, sous Titus. Le monde de l’ancienne alliance, jadis glorieux, désormais stérile, s’effondra sous le jugement. Mais au milieu de la ruine, un peuple subsistait. Petit, pauvre peut-être, mais vivant : l’Église. Elle n’avait ni temple, ni trône, ni légion. Mais elle avait le Christ glorifié, et l’Esprit du Dieu vivant. Elle était la semence d’un monde nouveau.
Cinq siècles plus tard, un autre monde chancela. L’Empire romain, que les hommes croyaient éternel, s’écroula sous le poids de ses vices, de ses divisions, de ses illusions. Le colosse aux pieds d’argile, dont la gloire était encore redoutée, tomba, et avec lui disparut tout un ordre ancien. Mais là encore, quelque chose demeurait. Quelque chose — ou plutôt Quelqu’un : le Christ, vivant dans son Église. Ce peuple de foi, de prière, d’espérance, dispersé à travers les provinces et les villages, portait en lui la continuité, la mémoire, et surtout l’avenir. L’Église traversa la nuit, non comme un spectateur impuissant, mais comme une servante vigilante, portant la lampe dans les ténèbres. Et quand l’aube du Moyen Âge se leva, c’était elle, encore elle, qui annonçait la lumière.
Ces deux effondrements — celui de Jérusalem et celui de Rome — ne sont pas que des souvenirs. Ils sont figures prophétiques. Car un autre monde chancelle aujourd’hui. Le siècle présent, fondé sur la révolte de l’homme contre son Créateur, ivre de science sans sagesse, gonflé de richesses sans justice, saturé de plaisirs sans vérité, ce siècle a les traits d’un empire Babel moderne. Il croit bâtir une tour jusqu’aux cieux ; il ne sait pas qu’il s’élève sur le sable. L’effondrement viendra, aussi sûrement qu’il vint pour Jérusalem, aussi sûrement qu’il vint pour Rome.
Mais le peuple de Dieu — l’Église du Christ — n’est pas destiné à périr avec les royaumes de ce monde. Car elle n’est pas née de ce monde : elle est née d’en haut. Et Dieu, dans sa sagesse infinie, l’édifie encore aujourd’hui, lentement mais sûrement, au milieu des ruines. Elle est déjà, dans le tumulte de notre époque, l’annonciatrice d’un autre siècle, celui du Royaume. Et quand Babel tombera, quand les trônes orgueilleux seront renversés, Sion demeurera. Non pas Sion la géographique, mais Sion céleste, celle que l’apôtre désigne comme « la cité du Dieu vivant », celle que le Roi glorifié descend bientôt établir sur une terre renouvelée.
Il faut lire l’histoire ainsi : non comme une suite de hasards ou de progrès humains, mais comme le déploiement de la souveraineté de Dieu à travers les âges. Et dans chaque transition, dans chaque jugement, l’Église est appelée à demeurer, à témoigner, à porter la mémoire du passé, la fidélité du présent, et l’espérance de l’avenir.
