Il est, dans l’histoire de l’Église chrétienne, un fait aussi constant que solennel : la vérité révélée chemine, au fil des siècles, entre deux précipices — et c’est là l’œuvre de la tradition vivante de l’Église fidèle que de préserver cette vérité en marchant sur cette arête étroite. D’un côté, l’immobilisme orgueilleux qui, sous prétexte de garder, refuse d’écouter la Parole de Dieu. De l’autre, la subversion téméraire qui, sous prétexte de renouveler, rejette l’héritage des saints.
Depuis le jour où les apôtres, guidés par l’Esprit de Pentecôte, ont proclamé le Nom glorieux du Crucifié ressuscité, l’Église a compris qu’elle était dépositaire d’un trésor céleste. Ce dépôt — la doctrine de Christ, l’Évangile du salut, la compréhension des Écritures à la lumière du Messie venu — devait être conservé, transmis, défendu. Paul l’exprimait avec une solennité brûlante : « Garde le bon dépôt, par le Saint-Esprit qui habite en nous. » (2 Tim. 1.14)
Mais cette fidélité au dépôt divin n’a jamais été simple répétition ni figement dogmatique. L’Église a dû confesser sa foi dans les langues changeantes des hommes, discerner les hérésies qui menaçaient l’unité du Corps, répondre aux objections du monde, et nourrir l’intelligence croyante. En cela, une tradition s’est formée — non point comme une seconde source d’autorité à côté de l’Écriture, mais comme une trace vivante de la Parole dans l’histoire. Cette tradition est fille de l’Écriture, non sa rivale.
Mais toujours, cette tradition a été menacée de part et d’autre.
D’un côté, l’on vit paraître ceux qui, refusant toute réforme, se firent les gardiens d’une Église transformée en forteresse close. Tels les pharisiens d’autrefois, ils préférèrent la lettre morte à l’Esprit vivifiant. C’est là l’écueil de droite : l’immobilisme sacralisé. Dans le judaïsme rabbinique, dans certaines dérives du catholicisme romain, dans des orthodoxies figées, on retrouve cette tendance : celle de conserver non la vérité elle-même, mais sa forme historique, même lorsqu’elle s’éloigne de l’Écriture. Cette fidélité n’est qu’apparente ; elle confond le contenant et le contenu, le témoignage et la source. Ainsi furent rejetés les appels prophétiques à la réforme — car toute réforme véritable exige que l’on retourne aux Écritures, et que l’on juge l’histoire à la lumière de la Parole, non l’inverse.
Mais d’un autre côté, surgit le péril opposé : l’esprit de rupture. À chaque époque, des hommes se sont levés, pleins de zèle mais privés de racines, pour trancher avec tout ce qui les précédait, pour renverser toute tradition, et prétendre reconstruire l’Église sur des bases nouvelles. Les anciens gnostiques, qui rejetaient l’Ancien Testament ; les réformateurs radicaux du XVIe siècle, qui voulaient abolir toute liturgie, toute autorité ecclésiale, tout lien avec l’Église visible ; les modernistes des siècles derniers, qui ont soumis l’Évangile aux exigences de la raison autonome ou du sentiment individuel — tous ont cédé à l’illusion de l’homme qui croit pouvoir redéfinir la vérité divine. C’est là l’écueil de gauche : la subversion doctrinale.
Face à ces deux abîmes, la tradition théologique de l’Église fidèle a été ce sentier royal qui, humblement, confesse : nous ne sommes pas les inventeurs de la vérité, mais ses héritiers et ses serviteurs. Nous avons reçu la Parole, et nous devons l’interpréter fidèlement, à la lumière des siècles passés, sans jamais y ajouter ni en retrancher. Cette tradition, loin d’être ennemie de l’Écriture, en est la respiration dans le temps. Elle est la mémoire du peuple de Dieu, éclairée par l’Esprit.
C’est ainsi que le concile de Nicée proclama la pleine divinité du Fils non comme une innovation, mais comme une clarification nécessaire. C’est ainsi que les Réformateurs, tels Calvin et Luther, appelèrent l’Église à revenir à la source scripturaire, non pour la renier, mais pour l’épurer de ce que l’histoire y avait déposé d’étranger. C’est ainsi que les confessions de foi, les catéchismes, les liturgies fidèles, furent composés — non pour remplacer la Bible, mais pour aider le peuple à y entrer plus pleinement.
Frères, gardons-nous des deux extrêmes. L’Esprit n’est pas lié à la poussière des siècles, mais Il n’habite pas non plus les constructions humaines fondées sur le sable de l’orgueil moderne. La tradition véritable est celle qui se tient sous la Parole, qui écoute les voix des siècles, mais n’adore que la voix de Dieu. Elle corrige, elle enseigne, elle exhorte — mais toujours à la lumière du Livre vivant.
Que notre foi soit ainsi enracinée dans l’Écriture, nourrie par les siècles fidèles, et portée par l’espérance d’un Royaume que nul système humain ne peut contenir. Car la vérité chemine — et le Seigneur, en tout temps, suscite ceux qui la gardent.
