Il est des faits qui, à première vue, pourraient sembler fruits du hasard ou conséquences tragiques de l’histoire ; mais que la foi chrétienne, éclairée par la Parole de Dieu, discerne comme les jalons silencieux de la Providence. Tel est le cas de la dispersion du peuple juif hors de sa terre, cette « diaspora » qui, tout en portant les traits d’un jugement, devint l’instrument d’un dessein plus vaste, plus haut, plus glorieux : la préparation des nations à la révélation du Messie.
Après les exils successifs – celui d’Assyrie, celui de Babylone –, une partie du peuple d’Israël, bien que libre de retourner en Sion, choisit de demeurer dans les contrées étrangères. Ainsi, au fil des siècles, des communautés juives s’enracinèrent en Perse, en Mésopotamie, en Égypte, puis dans les villes de la Méditerranée gréco-romaine. Or, dans cette dispersion, le Dieu d’Abraham poursuivait son œuvre. Car si les enfants d’Israël parlaient désormais le grec plutôt que l’hébreu, leur besoin des Écritures n’en était que plus pressant.
C’est alors que s’opéra, dans les profondeurs de l’histoire, un acte aux conséquences incommensurables : la traduction du Tanakh en langue grecque, que l’on nomme la Septante. Ce fut à Alexandrie, sous le règne des Ptolémées, que des sages d’Israël, pénétrés du sens sacré des Écritures, traduisirent dans la langue des nations les paroles du Dieu vivant. Ce n’était pas là seulement une entreprise philologique ou culturelle. C’était un moment de révélation. Car par cette œuvre, la voix des prophètes franchissait les frontières de Juda et se préparait à retentir dans l’oreille du monde.
Ce fait doit être médité. La Septante fut, en quelque sorte, le vestibule de l’Évangile. Car lorsque l’Apôtre Paul, juif et romain, élevé aux pieds de Gamaliel mais parlant la langue d’Homère, s’avança vers les nations avec l’annonce du Christ crucifié et ressuscité, il put leur montrer dans leurs propres livres les promesses de Dieu accomplies. Les païens de Philippes et de Corinthe purent lire, dans le grec de la Septante, les paroles d’Ésaïe, de Moïse, des Psaumes – et reconnaître en Jésus de Nazareth le Fils promis. Ainsi, ce qui avait commencé comme une réponse au besoin des Juifs hellénisés devenait le fondement scripturaire de l’Église parmi les nations.
Et ce n’est point hasard si le Nouveau Testament, rédigé lui-même en grec, cite la Septante à maintes reprises. Ce choix n’était pas simplement pragmatique. Il était théologique. Il signifiait que le Dieu d’Israël, en accomplissant sa promesse, étendait désormais son alliance à tous les peuples. La Parole de Dieu, jadis confiée à un seul peuple, devenait pain pour les nations. Le rouleau sacré franchissait les mers, pénétrait les bibliothèques païennes, et bientôt, les cœurs.
La diaspora juive, donc, fut à la fois un châtiment et une bénédiction. Châtiment pour un peuple qui s’était souvent détourné de son Dieu. Mais bénédiction pour le monde, car par elle, les Écritures furent semées parmi les nations. L’arche de la Parole, portée par les mains de Juifs dispersés, fut accueillie dans les temples de la pensée grecque, où elle demeura en silence jusqu’au jour où le Fils de Dieu, né d’une femme, né sous la Loi, vint accomplir ce que les prophètes avaient annoncé.
Ô sagesse infinie du Très-Haut ! Par les voies sinueuses de l’exil, Tu traçais le chemin du salut. Par la langue de Platon, Tu annonçais les oracles de Sion. Par la douleur de ton peuple, Tu préparais la joie des nations. Et par la plume des traducteurs d’Alexandrie, Tu ouvrais le livre de vie à tous ceux qui ont soif de vérité.
Ainsi, frères, souvenons-nous que les voies de Dieu ne sont point les nôtres. Ce qui nous semble affliction peut être prélude de bénédiction. Ce que nous appelons défaite peut être le terrain sur lequel se bâtit la victoire éternelle. Et la traduction du Tanakh en grec, née de la dispersion, fut un de ces actes silencieux mais décisifs où l’Éternel montra, une fois encore, qu’il dirige l’histoire selon son dessein, pour la gloire de son Nom et le salut des siens.
