L’élite sans Dieu et la nation selon l’Esprit

Il est des paroles qui, tout en révélant la pensée de leur siècle, trahissent une faillite plus profonde : celle du cœur humain sans la lumière de Dieu. Telle est cette sentence de Voltaire : « L’esprit d’une nation réside toujours dans le petit nombre, qui fait travailler le grand, est nourri par lui, et le gouverne. » Cette parole, acclamée peut-être par les salons éclairés du XVIIIe siècle, heurte de plein fouet l’Évangile éternel. Elle nous conduit à poser la question redoutable : où réside réellement l’esprit d’un peuple ? Est-il enfermé dans les cercles étroits d’une élite pensante ? Ou descend-il, comme la rosée de l’aurore, sur toute l’assemblée des fidèles ?

Voltaire, ce prêtre du rationalisme moderne, peint ici le monde tel qu’il le conçoit : une société pyramidale, dominée par une minorité instruite, où le grand nombre travaille, nourrit, et subit. C’est une vision tragiquement lucide de la chute de l’homme, mais aussi une approbation implicite de ce désordre. Car ce petit nombre, dont il parle avec aisance, n’est pas le peuple saint de Dieu, mais une oligarchie profane, détentrice du savoir, du pouvoir, et du droit d’orienter les âmes.

À cette conception aristocratique de l’esprit, la Révélation oppose une vision diamétralement contraire. Dieu ne confie pas son Esprit à une caste choisie par les hommes, mais le répand sur « toute chair » (Joël 2.28). Le Saint-Esprit descendit non pas sur les scribes de Jérusalem ni sur les sénateurs de Rome, mais sur des pêcheurs de Galilée. L’esprit de la nation selon Dieu ne réside pas dans les sphères élevées de la société, mais dans les cœurs brisés et humbles, dans les hommes et les femmes qui tremblent à sa Parole.

Déjà, sous l’ancienne alliance, Dieu avait révélé ce principe. Moïse, accablé sous le poids du peuple, reçut l’ordre de choisir soixante-dix anciens sur lesquels l’Esprit reposerait. Mais deux hommes, Eldad et Médad, qui n’étaient point au tabernacle, prophétisèrent dans le camp. Josué voulut les faire taire. Moïse répondit : « Puissent tous les membres du peuple de l’Éternel être prophètes ! » (Nombres 11.29). Ce cri de l’homme de Dieu annonçait déjà la Pentecôte.

Mais à l’inverse, lorsqu’un peuple se détourne de son Dieu, une autre loi spirituelle se met en place : celle de l’orgueil, du mensonge et de la confiscation du pouvoir par le haut. Ce petit nombre dont parle Voltaire existe en effet — non comme un ordre voulu de Dieu, mais comme le fruit d’une apostasie collective. C’est le règne de ceux que l’Écriture appelle « les puissants de ce siècle », que Dieu choisit d’humilier par les choses faibles du monde (1 Corinthiens 1.27).

Ainsi, la parole de Voltaire nous dévoile non l’ordre véritable, mais la caricature produite par le péché : un ordre social où l’élite pense pour le peuple, commande à sa place, et l’utilise à son service. C’est l’inverse du Royaume de Dieu, où le plus grand est le serviteur de tous. Dans l’Église véritable, celui qui conduit doit se charger du fardeau des autres. Le Christ n’est pas monté sur un trône d’or, mais sur une croix.

Et que dire enfin de cette idée que l’élite nourrit son esprit du travail des autres ? Loin de nous l’image d’un peuple réduit à une matière première, façonnée par la pensée d’une minorité ! Dans le dessein divin, chaque homme, chaque femme, chaque enfant est une pierre vivante dans l’édifice spirituel. Ce n’est pas l’intellect seul, mais la foi, qui illumine l’âme ; et cette foi, Dieu la donne à tous ceux qui croient, sans distinction de rang.

Voltaire disait vrai en un sens : il y a toujours un petit nombre qui façonne la nation. Mais ce petit nombre est-il conduit par Dieu ou par l’orgueil ? Est-ce l’Église fidèle, humble et remplie de l’Esprit — ou une oligarchie mondaine, qui gouverne sans le ciel ? Là est toute la question.

Que la France se souvienne de ce qu’elle fut lorsqu’un petit nombre de réformés, persécutés mais fidèles, portait la lumière dans les ténèbres. Que l’Église se tienne debout, non pour dominer, mais pour servir et proclamer : l’esprit d’une nation ne vient pas des salons des Lumières, mais du ciel ouvert au-dessus de ceux qui craignent Dieu. Et c’est par eux que l’histoire bascule.