La sortie d’Égypte dans les livres des Rois

Les Livres des Rois (1 Rois et 2 Rois), qui couvrent l’histoire monarchique d’Israël et de Juda depuis le règne de Salomon jusqu’à la destruction du Temple et l’exil à Babylone, constituent une grande fresque théologique centrée sur la fidélité (ou l’infidélité) des rois et du peuple à l’alliance divine. Dans ce cadre, la sortie d’Égypte apparaît comme un repère fondamental de la mémoire religieuse nationale, même si elle est moins fréquemment évoquée que dans les livres du Pentateuque.

Les références à l’Exode dans les livres des Rois sont essentiellement :

  • liturgiques (prières, bénédictions),
  • historiques (rétrospectives de l’histoire d’Israël),
  • symboliques (construction du Temple, rôle de Salomon),
    et elles remplissent une fonction identitaire, théologique et politique.

I. Références explicites à la sortie d’Égypte dans les Livres des Rois

A. Dans 1 Rois

1. 1 Rois 6:1 — Date de construction du Temple

« La quatre cent quatre-vingtième année après la sortie des enfants d’Israël du pays d’Égypte, la quatrième année du règne de Salomon sur Israël, au mois de Ziv, qui est le second mois, on bâtit la maison du Seigneur. »

➡ C’est l’une des très rares datations bibliques précises. L’Exode est ici l’an zéro de l’histoire nationale, et la construction du Temple apparaît comme l’accomplissement de la libération : d’un peuple nomade à un peuple sédentaire et consacré.


2. 1 Rois 8:9 — Contenu de l’arche

« Il n’y avait dans l’arche que les deux tables de pierre que Moïse y avait déposées à l’Horeb, lorsque le Seigneur fit alliance avec les enfants d’Israël à leur sortie du pays d’Égypte. »

➡ Le contenu de l’arche rappelle la Loi donnée après l’Exode. Cela inscrit la liturgie du Temple dans une continuité historique avec l’histoire fondatrice.


3. 1 Rois 8:16 — Paroles de Dieu à Salomon (dans sa prière de dédicace)

« Depuis le jour où j’ai fait sortir mon peuple d’Israël d’Égypte, je n’ai choisi aucune ville […] pour qu’on y bâtît une maison à mon nom. Mais j’ai choisi David […] »

➡ Dieu se présente comme celui qui a fait sortir Israël d’Égypte, et c’est à partir de cette libération qu’il initie son projet de royauté et de culte centralisé.


4. 1 Rois 8:21 — Suite de la prière de Salomon

« J’y ai établi un lieu pour l’arche, où est l’alliance du Seigneur qu’il a conclue avec nos pères lorsqu’il les fit sortir du pays d’Égypte. »

➡ Encore une fois, la mémoire de l’Exode est liée à la notion d’alliance, conservée dans l’arche et rendue présente dans le Temple.


5. 1 Rois 8:51–53 — Prière d’intercession de Salomon

« Car ils sont ton peuple et ton héritage, que tu as fait sortir d’Égypte, du milieu d’un creuset de fer. […] Car tu les as séparés de tous les peuples de la terre pour en faire ton héritage, comme tu l’as dit par ton serviteur Moïse, quand tu fis sortir d’Égypte nos pères, Seigneur Dieu ! »

➡ Ce passage est très riche :

  • Il rappelle la libération comme acte d’élection.
  • L’Égypte est appelée « creuset de fer », image d’épreuve et de purification.
  • L’identité d’Israël repose sur cet acte inaugural de salut.

B. Dans 2 Rois

6. 2 Rois 17:7 — Explication de l’exil du royaume du Nord

« Cela arriva parce que les enfants d’Israël avaient péché contre le Seigneur leur Dieu, qui les avait fait monter du pays d’Égypte, les délivrant de la main de Pharaon, roi d’Égypte. »

➡ Ce verset est un résumé théologique : l’exil est présenté comme conséquence directe de l’infidélité à celui qui les a libérés d’Égypte.
→ L’Exode est ici à la fois mémoire fondatrice et mesure de l’infidélité.


7. 2 Rois 21:15 — Condamnation du roi Manassé

« Parce qu’ils ont fait ce qui est mal à mes yeux, et qu’ils m’ont irrité depuis le jour où leurs pères sont sortis d’Égypte jusqu’à aujourd’hui. »

➡ Dieu résume toute l’histoire post-exodique comme une suite de rébellions, culminant avec Manassé.
→ Le péché est vu comme un oubli prolongé de la libération fondatrice.


II. Fonctions théologiques et symboliques de l’Exode dans les Livres des Rois

1. Ancrage chronologique et historique

  • L’Exode sert de repère temporel, à partir duquel on date les événements majeurs (comme la construction du Temple).

2. Fondement de l’alliance et du culte

  • Dans les prières de Salomon, l’Exode est toujours associé à l’arche, à l’alliance, et à la sainteté du peuple. Le Temple n’est pas une rupture, mais l’aboutissement d’un processus commencé avec l’Exode.

3. Critère moral de fidélité

  • Le Dieu qui a libéré Israël a droit à la fidélité de son peuple. L’oubli de cet acte fondateur justifie l’exil et la ruine du royaume.

4. Légitimation de la royauté davidique

  • Salomon rattache la royauté à l’Exode, en montrant que c’est Dieu qui conduit le peuple depuis l’Égypte jusqu’au trône de David. Cela crée une lignée théologique de continuité.

III. Évocations implicites

Certains thèmes évoquent l’Exode sans l’énoncer :

  • La construction du Temple comme lieu de rencontre entre Dieu et son peuple évoque le Tabernacle du désert.
  • Les interventions miraculeuses d’Élie et d’Élisée dans 1 et 2 Rois peuvent rappeler les actes de Moïse, notamment les signes surnaturels en contexte d’idolâtrie.

IV. Conclusion

Les livres des Rois, bien que centrés sur l’histoire politique et religieuse de la monarchie, ne rompent pas avec la mémoire fondatrice de l’Exode. Cette mémoire :

  • Justifie la construction du Temple comme accomplissement du projet de Dieu depuis la libération,
  • Rappelle la nature élective du peuple,
  • Explique les catastrophes (comme l’exil) par l’oubli du Dieu libérateur.

Ainsi, l’Exode reste le socle théologique de l’identité d’Israël, même dans un cadre royal et institutionnel.