Lévitique
Le livre du Lévitique, troisième livre du Pentateuque (ou Torah), se distingue par son caractère essentiellement législatif et cultuel. Il contient une série de prescriptions destinées à organiser la vie religieuse, morale et sociale du peuple d’Israël. Si ce livre ne contient pas de récit narratif de la sortie d’Égypte à proprement parler (comme l’Exode), il répète néanmoins fréquemment des références à cet événement fondateur. Ces allusions jouent un rôle théologique fondamental, en tant que justification des lois données par Dieu et en tant que rappel de l’identité du peuple d’Israël comme peuple libéré.
1. Référence structurelle à la sortie d’Égypte
Le motif de la sortie d’Égypte revient de manière répétitive dans le Lévitique, souvent sous la formule :
« Je suis le Seigneur, votre Dieu, qui vous ai fait sortir du pays d’Égypte. »
Cette formule apparaît souvent à la fin des lois comme sceau divin d’autorité et rappel de l’alliance. Elle établit un lien direct entre l’intervention divine en Égypte et l’obligation morale de respecter les lois reçues.
2. Références précises dans les chapitres législatifs
Voici quelques passages représentatifs :
a. Lévitique 11:45
« Car je suis le Seigneur, qui vous ai fait monter du pays d’Égypte pour être votre Dieu ; vous serez saints, car je suis saint. »
Ce verset lie la sainteté du peuple à l’acte fondateur de la libération. La sortie d’Égypte devient non seulement une délivrance politique, mais aussi une base pour un appel à la sainteté.
b. Lévitique 19:36
« Vous aurez des balances justes, des poids justes, un épha juste, un hin juste. Je suis le Seigneur, votre Dieu, qui vous ai fait sortir du pays d’Égypte. »
Ici, la justice dans le commerce est rattachée à l’autorité de Dieu libérateur. Le lien est éthique : Dieu ayant libéré Israël, le peuple doit adopter des comportements justes.
c. Lévitique 22:33
« Celui qui vous ai fait sortir du pays d’Égypte pour être votre Dieu. Je suis le Seigneur. »
Cette phrase revient dans plusieurs sections où il est question de pureté rituelle ou de respect des offrandes, rappelant que la libération implique une consécration.
3. Théologie implicite de la libération
Au-delà des citations explicites, le Lévitique repose sur une logique de consécration. Puisque Dieu a libéré Israël, le peuple devient son peuple consacré, et les lois visent à maintenir cette relation particulière.
Ainsi :
- Les lois de pureté (Lévitique 11–15),
- Les lois sacrificielles (ch. 1–7),
- Les prescriptions sur les fêtes (ch. 23),
… prennent tout leur sens à la lumière de la sortie d’Égypte. Par exemple, la fête de la Pâque, bien que surtout décrite dans l’Exode, est rappelée dans le Lévitique comme un acte de mémoire rituelle de la libération.
4. Dimension sociale et éthique
Les lois concernant :
- les traitements envers les étrangers (Lév. 19:33-34),
- les relations sociales équitables (Lév. 25, année jubilaire),
… s’appuient implicitement ou explicitement sur le fait que les Israélites ont été eux-mêmes étrangers et opprimés en Égypte. Cela fonde une morale de solidarité et d’empathie.
5. Conclusion : la sortie d’Égypte comme socle de la Loi
Dans le Lévitique, la sortie d’Égypte n’est pas un événement narré, mais un fondement théologique :
- Identité : Israël est un peuple libéré par Dieu.
- Obligation morale : Cette libération exige une conduite conforme à la sainteté divine.
- Mémoire collective : Chaque loi renvoie à un passé commun, à se remémorer et actualiser dans la pratique rituelle et éthique.
Le Lévitique peut donc être lu comme l’expression de l’Alliance : Dieu a libéré son peuple ; en retour, le peuple doit lui être fidèle par la mise en œuvre de la Torah dans toutes les sphères de la vie.
Nombres
Le Livre des Nombres (quatrième livre du Pentateuque), appelé Bamidbar (« dans le désert ») en hébreu, retrace l’itinéraire du peuple d’Israël depuis le Sinaï jusqu’aux plaines de Moab, aux portes de la Terre promise. Contrairement au Lévitique, essentiellement législatif, le livre des Nombres mêle récits historiques, épisodes de rébellion, recensements, prescriptions rituelles et récits de voyage.
La sortie d’Égypte y est fréquemment évoquée, non sous forme de récit direct (comme dans l’Exode), mais comme un point de référence constant dans l’histoire et la théologie du peuple. Elle y est mentionnée à la fois comme un événement passé fondateur et comme une mémoire confrontée à l’ingratitude, au doute, voire au rejet de Dieu.
Voici une présentation détaillée des principales références explicites et évocations implicites de la sortie d’Égypte dans le Livre des Nombres.
I. Références explicites à la sortie d’Égypte
1. Nombres 3:13
« Car tout premier-né m’appartient. Le jour où j’ai frappé tous les premiers-nés dans le pays d’Égypte, je me suis consacré tous les premiers-nés en Israël, hommes et bêtes. Ils m’appartiendront. Je suis le Seigneur. »
➡ Ici, la sortie d’Égypte, et plus précisément la mort des premiers-nés égyptiens, fonde le droit de Dieu sur les premiers-nés israélites, remplacés par les Lévites. La mémoire de l’acte salvateur devient source de consécration cultuelle.
2. Nombres 8:17
« Car tout premier-né des enfants d’Israël est à moi, tant les hommes que les animaux ; le jour où j’ai frappé tous les premiers-nés dans le pays d’Égypte, je me les suis consacrés. »
➡ Ce verset répète l’affirmation précédente, soulignant une nouvelle fois le lien entre libération et appartenance rituelle.
3. Nombres 11:5
« Nous nous souvenons des poissons que nous mangions en Égypte pour rien, des concombres, des melons, des poireaux, des oignons et de l’ail. »
➡ Les Israélites idéalisent leur vie passée en Égypte, oubliant l’esclavage, pour se plaindre du manque de variété alimentaire dans le désert. Cette référence révèle une nostalgie perverse de l’oppression, signe d’un manque de foi.
4. Nombres 14:2-4
« Toute l’assemblée murmura contre Moïse et Aaron ; toute la communauté leur dit : “Que ne sommes-nous morts dans le pays d’Égypte, ou que ne sommes-nous morts dans ce désert ! […] Ne vaut-il pas mieux pour nous retourner en Égypte ?” Et ils se dirent l’un à l’autre : “Nommons un chef et retournons en Égypte.” »
➡ C’est ici l’apogée du rejet de l’acte libérateur. Le peuple refuse la Terre promise, préférant retourner en Égypte. Cela marque un point de rupture dramatique, suivi d’un châtiment : une génération entière ne verra pas le pays promis.
5. Nombres 15:41
« Je suis le Seigneur, votre Dieu, qui vous ai fait sortir du pays d’Égypte pour être votre Dieu. Je suis le Seigneur, votre Dieu. »
➡ Une formule liturgique et théologique, concluant les lois sur les franges (tzitzit). La sortie d’Égypte justifie la fidélité rituelle et symbolise l’alliance permanente.
6. Nombres 20:16
« Nous avons crié au Seigneur, et il a entendu notre voix ; il a envoyé un ange et nous a fait sortir de l’Égypte. »
➡ Moïse s’adresse au roi d’Édom en rappelant que Dieu a répondu aux souffrances d’Israël en Égypte. La sortie d’Égypte est ici mentionnée comme preuve de la faveur divine et comme justification historique des droits du peuple sur la Terre promise.
7. Nombres 21:5
« Le peuple parla contre Dieu et contre Moïse : “Pourquoi nous avez-vous fait monter hors d’Égypte pour mourir dans le désert ?” »
➡ Encore une plainte, cette fois contre l’environnement désertique. C’est une remise en cause directe de l’intervention divine. Ce motif revient plusieurs fois dans le livre.
8. Nombres 26:4
« […] ceux qui sont sortis d’Égypte. »
➡ Le contexte est celui d’un recensement. La mention souligne que ce sont désormais les descendants de la génération sortie d’Égypte qui vivent et héritent.
9. Nombres 33
Ce chapitre entier est un récit récapitulatif des étapes du voyage depuis l’Égypte :
« Voici les étapes des enfants d’Israël, lorsqu’ils sortirent du pays d’Égypte, selon leurs armées, sous la conduite de Moïse et d’Aaron. » (v. 1)
➡ Il s’agit d’un mémoire topographique de l’Exode, confirmant l’importance de la sortie comme point de départ de l’histoire collective.
II. Évocations implicites et théologie de la mémoire
Outre ces mentions explicites, la sortie d’Égypte est souvent sous-jacente :
- Dans les rébellions du peuple (Korah, Mériba, etc.), la référence implicite est : Dieu vous a libérés, et vous doutez encore ?
- Dans la fonction de Moïse et Aaron, la sortie d’Égypte reste leur œuvre fondatrice.
- Dans la perspective de la conquête de Canaan, la sortie d’Égypte est le préalable historique à l’héritage territorial.
III. Fonction théologique et spirituelle
La sortie d’Égypte a plusieurs fonctions dans le Livre des Nombres :
- Mémoire fondatrice : elle définit l’identité du peuple comme peuple libéré.
- Critère de fidélité : elle est rappelée pour souligner l’ingratitude du peuple.
- Point d’ancrage liturgique : elle légitime la loi, les rites et l’autorité sacerdotale.
- Mise en tension eschatologique : la génération sortie d’Égypte meurt dans le désert, tandis que la suivante hérite, signalant une pédagogie divine de la fidélité et du renouvellement.
Conclusion
Dans le Livre des Nombres, la sortie d’Égypte est omniprésente, non comme simple souvenir historique, mais comme matrice identitaire, éthique, rituelle et théologique. Elle rappelle que la libération ne vaut que si elle débouche sur la confiance, l’obéissance, et l’entrée dans la Promesse. L’ingratitude envers cette libération devient ainsi le péché paradigmatique, expliquant les errances et les sanctions du désert.
Deutéronome
Le Livre du Deutéronome, cinquième et dernier livre du Pentateuque, est structuré comme un discours d’adieu de Moïse au peuple d’Israël, à la veille de son entrée en Terre promise. Ce texte est à la fois une rétrospective théologique de l’histoire d’Israël et une réaffirmation de l’Alliance entre Dieu et son peuple. Dans cette perspective, la sortie d’Égypte y joue un rôle central : elle constitue l’événement fondateur sur lequel repose toute la législation, la morale et la spiritualité du peuple.
Le Deutéronome mentionne plus d’une vingtaine de fois la sortie d’Égypte, sous des formes diverses. Ces références sont essentiellement explicites, et elles remplissent plusieurs fonctions clés : historique, théologique, éthique, sociale, et rituelle.
I. Références explicites à la sortie d’Égypte
Voici les principales références classées par fonction.
A. Rappel historique et théologique : Dieu libérateur
La sortie d’Égypte est d’abord rappelée comme l’acte fondateur de Dieu, qui prouve sa puissance et sa fidélité.
- Deutéronome 4:20
« Mais vous, le Seigneur vous a pris et vous a fait sortir de la fournaise de fer, de l’Égypte, pour que vous soyez le peuple qui lui appartient. »
➡ L’Égypte est comparée à une « fournaise de fer » (symbole d’oppression extrême). Le peuple est défini par son élection et sa libération.
- Deutéronome 5:6
« Je suis le Seigneur, ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison d’esclavage. »
➡ Formule inaugurale du Décalogue (version deutéronomique). Elle fonde l’autorité divine sur l’histoire de la délivrance.
- Deutéronome 6:12
« Garde-toi d’oublier le Seigneur qui t’a fait sortir du pays d’Égypte, de la maison d’esclavage. »
➡ L’oubli de l’Exode est présenté comme le début de l’infidélité religieuse.
B. Justification des commandements (éthique et sociale)
De nombreux commandements sont justifiés par la mémoire de la sortie d’Égypte, en particulier ceux concernant la justice sociale, la compassion, et l’humanité envers les plus faibles.
- Deutéronome 15:15 (libération des esclaves hébreux) :
« Tu te souviendras que tu as été esclave au pays d’Égypte, et que le Seigneur ton Dieu t’a racheté ; c’est pourquoi je te donne aujourd’hui cet ordre. »
- Deutéronome 24:17-18 (justice pour l’étranger, l’orphelin et la veuve) :
« Tu ne porteras pas atteinte au droit de l’étranger et de l’orphelin […] Tu te souviendras que tu as été esclave en Égypte. »
- Deutéronome 24:22 (récupération des gerbes oubliées dans les champs) :
« Tu te souviendras que tu as été esclave au pays d’Égypte. »
➡ L’expérience de l’esclavage devient un fondement éthique universel : avoir souffert engage à ne pas faire souffrir autrui.
C. Justification de prescriptions cultuelles et rituelles
La sortie d’Égypte légitime également les rites et les fêtes.
- Deutéronome 5:15 (sabbat) :
« Tu te souviendras que tu as été esclave au pays d’Égypte, et que le Seigneur ton Dieu t’a fait sortir de là à main forte et à bras étendu. »
➡ Le repos sabbatique est inclusif : même les esclaves doivent se reposer, en mémoire de la libération.
- Deutéronome 6:20-23 (catéchèse familiale) :
« Nous étions esclaves de Pharaon en Égypte, mais le Seigneur nous a fait sortir de l’Égypte par sa main puissante. »
➡ Cette citation fait partie de l’explication à donner aux enfants, inscrivant la sortie d’Égypte dans une pédagogie intergénérationnelle.
- Deutéronome 16:1–3 (fête de la Pâque) :
« C’est dans le mois d’Abib que le Seigneur ton Dieu t’a fait sortir d’Égypte pendant la nuit. […] Tu mangeras pendant sept jours des pains sans levain – du pain de misère –, car tu es sorti du pays d’Égypte à la hâte. »
➡ La fête pascale est le rituel annuel de mémoire de l’événement fondateur.
D. Critique de la rébellion et du manque de foi
La sortie d’Égypte est aussi utilisée pour rappeler les fautes du peuple après la libération.
- Deutéronome 9:7
« Souviens-toi, n’oublie pas comment tu as excité la colère du Seigneur ton Dieu dans le désert : depuis le jour où tu es sorti du pays d’Égypte […] vous avez été rebelles au Seigneur. »
➡ La mémoire de l’Exode est ici un miroir de l’infidélité persistante.
E. Promesse eschatologique et continuité de l’alliance
- Deutéronome 26:8
« Le Seigneur nous fit sortir d’Égypte à main forte et à bras étendu, avec grande terreur, avec des signes et des prodiges. »
➡ Cette déclaration est intégrée dans une profession de foi rituelle, récitée lors de l’offrande des prémices. Elle inscrit la mémoire de l’Exode dans la liturgie nationale et agricole.
II. Fonctions théologiques de la sortie d’Égypte dans le Deutéronome
1. Fondement de l’identité nationale
L’Exode définit Israël comme peuple de Dieu, libéré de l’esclavage et appelé à une vie sainte et juste.
2. Source de légitimité de la Loi
Les commandements ne sont pas arbitraires : ils découlent de l’acte de délivrance. Dieu a libéré, donc Israël doit obéir par reconnaissance.
3. Moteur de la mémoire collective
La sortie d’Égypte devient le cœur de la pédagogie religieuse, transmise aux enfants, ritualisée dans les fêtes, intégrée aux prières et à la liturgie.
4. Critère moral universel
L’expérience de l’asservissement fonde une éthique de l’hospitalité et de la justice sociale, envers les pauvres, les étrangers et les esclaves.
III. Conclusion
Dans le Deutéronome, la sortie d’Égypte n’est pas un simple épisode du passé, mais une réalité structurante, vivante, et sans cesse réactivée dans la mémoire, la loi et la spiritualité du peuple d’Israël. Elle justifie à la fois la loyauté envers Dieu, la solidarité envers autrui, et la fierté d’une élection fondée sur la miséricorde divine.
