La sortie d’Égypte dans Josué et Juges

Le Livre de Josué, premier livre des « Prophètes antérieurs » dans la Bible hébraïque (ou livre historique dans la tradition chrétienne), raconte la conquête de la Terre promise par le peuple d’Israël sous la direction de Josué, successeur de Moïse. Si le récit est tourné vers l’avenir – possession du pays, établissement d’Israël sur son territoire – la sortie d’Égypte reste néanmoins une référence théologique essentielle.

Dans ce livre, la sortie d’Égypte est moins fréquemment mentionnée que dans le Pentateuque, mais elle structure en arrière-plan toute l’identité du peuple et la légitimité de la conquête. Elle est évoquée soit directement, soit par allusion, et elle s’inscrit dans une mémoire collective rappelée dans des contextes liturgiques, politiques ou militaires.


I. Références explicites à la sortie d’Égypte dans le livre de Josué

Voici les principales occurrences où l’Exode est mentionné directement.


1. Josué 2:10 – Discours de Rahab (à Jéricho)

« Car nous avons appris comment le Seigneur a mis à sec devant vous les eaux de la mer des Joncs quand vous êtes sortis d’Égypte, et ce que vous avez fait aux deux rois des Amorites […] »

➡ Rahab, une Cananéenne, justifie son hospitalité envers les espions israélites en évoquant la renommée de l’Exode et de ses miracles. Cela montre que l’impact de la sortie d’Égypte dépasse Israël : elle inspire crainte et reconnaissance aux peuples voisins.


2. Josué 4:23–24 – Josué au moment du passage du Jourdain

« Le Seigneur votre Dieu a mis à sec les eaux du Jourdain devant vous jusqu’à ce que vous ayez passé, comme il l’a fait pour la mer des Joncs qu’il mit à sec devant nous jusqu’à ce que nous ayons passé. »

➡ Le passage du Jourdain est présenté comme une répétition du miracle de la mer Rouge : l’Exode fonde ainsi une théologie de la continuité des interventions divines.


3. Josué 5:6

« Car les Israélites avaient marché quarante ans dans le désert, jusqu’à la disparition de toute la nation, les hommes sortis d’Égypte, qui n’avaient pas écouté la voix du Seigneur. »

➡ Ce passage rappelle la mort de la génération de l’Exode à cause de son infidélité. La conquête de la terre est réservée à leurs descendants, plus fidèles à l’alliance.


4. Josué 5:10–12 – Institution de la Pâque

« Les Israélites campèrent à Guilgal et célébrèrent la Pâque le quatorzième jour du mois, le soir, dans les plaines de Jéricho. »

➡ Cette célébration réactive le souvenir de la sortie d’Égypte, car la Pâque en est le mémorial. Elle marque aussi l’entrée dans une nouvelle phase : la manne cesse, le peuple se nourrit des fruits du pays.


5. Josué 24:6

« Je fis sortir vos pères d’Égypte, et vous arrivâtes à la mer ; les Égyptiens poursuivirent vos pères avec des chars et des cavaliers jusqu’à la mer des Joncs. »

➡ Dans le grand discours de Josué à Sichem, l’Exode est reconstitué comme mémoire collective, pour rappeler l’origine de l’identité du peuple.


6. Josué 24:17

« Car c’est le Seigneur notre Dieu qui a fait monter, nous et nos pères, du pays d’Égypte, de la maison de servitude, et qui a fait sous nos yeux ces grands signes. »

➡ Ce verset est la réponse du peuple, qui reconnaît Dieu comme libérateur et s’engage à rester fidèle. L’Exode est donc ici la base d’un renouvellement d’alliance.


II. Évocations implicites

Certains passages ne nomment pas directement l’Exode mais le présupposent clairement :

  • Le passage du Jourdain (ch. 3–4) est mis en parallèle avec la mer des Joncs (ou mer Rouge).
  • La circoncision de masse à Guilgal (Jos 5:2–9) est comprise comme une réintégration dans l’alliance conclue après l’Exode.
  • L’installation de l’arche d’alliance au centre des combats ou des rites renvoie à la présence divine accompagnant le peuple depuis la sortie d’Égypte.

III. Fonctions théologiques et symboliques de l’Exode dans le livre de Josué

1. Preuve de la fidélité divine

Le Dieu qui a libéré est celui qui accomplit ses promesses : l’Exode est donc le prologue historique de la conquête.

2. Légitimation de l’occupation du pays

La possession de Canaan ne repose pas sur une conquête humaine, mais sur une promesse faite à un peuple libéré par Dieu. L’Exode est le titre de propriété théologique d’Israël.

3. Mémoire fondatrice rituelle

La célébration de la Pâque et la mise en place de mémoriaux (comme les pierres du Jourdain) montrent que l’Exode est périodiquement réactivé dans la liturgie nationale.

4. Continuité avec Moïse

Josué est explicitement présenté comme le successeur légitime de Moïse. L’Exode, lié à Moïse, fonde aussi l’autorité de Josué comme garant de la continuité de l’alliance.


IV. Conclusion

Dans le Livre de Josué, la sortie d’Égypte est moins fréquente que dans le Pentateuque, mais elle constitue une matrice mémorielle et théologique fondamentale. Elle est utilisée :

  • pour légitimer la conquête de la Terre promise,
  • pour rappeler la fidélité de Dieu,
  • pour inviter le peuple à une réponse d’obéissance fondée sur la mémoire de la délivrance.

Elle est surtout présente dans des moments clés : avant le passage du Jourdain, lors de la Pâque, dans le discours d’adieu de Josué. À chaque fois, elle ancre l’acte politique ou religieux dans une histoire de salut qui commence en Égypte.


Le Livre des Juges, situé immédiatement après le Livre de Josué dans la Bible hébraïque et chrétienne, couvre une période charnière de l’histoire d’Israël : celle de l’installation dans le pays de Canaan, marquée par une absence de gouvernement centralisé et par une succession de crises religieuses, sociales et politiques. C’est une époque de va-et-vient entre fidélité et apostasie, où Dieu suscite des « juges » (hébreu : shophetim) pour libérer Israël de ses oppresseurs.

Dans ce cadre, la sortie d’Égypte apparaît de manière ponctuelle mais significative, non pas comme un événement central du récit (comme dans l’Exode ou le Deutéronome), mais comme un rappel historique fondamental pour interpréter l’infidélité d’Israël, justifier les interventions de Dieu et exhorter à la fidélité. La mémoire de l’Exode sert ici à dénoncer l’oubli de Dieu et à réactiver l’alliance.


I. Références explicites à la sortie d’Égypte dans le Livre des Juges

On peut regrouper les principales occurrences en deux grandes catégories : les rappels historiques faits par Dieu ou par des envoyés, et les résumés théologiques par l’auteur du livre.


1. Juges 2:1 – Discours de l’ange du Seigneur à Bokim

« Je vous ai fait monter d’Égypte et je vous ai amenés au pays que j’avais promis par serment à vos pères. J’ai dit : ‘Jamais je ne romprai mon alliance avec vous.’ »

➡ Ici, Dieu rappelle l’acte fondateur de la libération d’Égypte, suivi du don de la terre. Ce rappel est immédiatement suivi d’un reproche : Israël n’a pas respecté l’alliance, d’où l’annonce que Dieu ne chassera plus les ennemis restants.
→ Fonction : fondement de l’alliance + justification des épreuves.


2. Juges 2:12 – Résumé de la trahison d’Israël

« Ils abandonnèrent le Seigneur, le Dieu de leurs pères, qui les avait fait sortir du pays d’Égypte. »

➡ Cette mention figure dans une synthèse théologique du cycle récurrent du livre : infidélité → oppression → appel à Dieu → délivrance. La sortie d’Égypte est ici le motif de l’obligation morale d’être fidèle.


3. Juges 2:16-17

« […] Mais ils n’écoutèrent même pas leurs juges, car ils se prostituèrent à d’autres dieux […] ils s’éloignèrent vite du chemin qu’avaient suivi leurs pères, obéissant aux commandements du Seigneur. »

➡ Le lien implicite est que leurs pères avaient connu l’Exode, et que leur abandon des lois divines constitue une rupture avec cette mémoire.


4. Juges 6:8–9 – Prophétie adressée à Gédéon

« Ainsi parle le Seigneur, Dieu d’Israël : Je vous ai fait monter d’Égypte, je vous ai fait sortir de la maison de servitude. Je vous ai délivrés de la main des Égyptiens et de tous vos oppresseurs. »

➡ Ce passage est prononcé par un prophète envoyé à Israël dans un contexte de détresse (oppression madianite). Il s’agit d’un rappel salvateur qui souligne l’incohérence du comportement du peuple : Dieu les a libérés, mais ils se détournent de lui.


5. Juges 6:13 – Gédéon remet en cause le discours officiel

« Gédéon lui dit : ‘Ah, mon seigneur, si le Seigneur est avec nous, pourquoi tout cela nous est-il arrivé ? Où sont tous ses prodiges que nos pères nous ont racontés en disant : “Le Seigneur nous a fait monter d’Égypte” ?’ »

➡ Cette déclaration de Gédéon exprime un doute profond : le récit de l’Exode semble désormais déconnecté de l’expérience actuelle du peuple. C’est un passage remarquable car il montre une crise de la mémoire religieuse.


II. Fonctions de la référence à la sortie d’Égypte dans le livre des Juges

1. Rappel de l’alliance

Chaque mention de l’Exode rappelle que Dieu a libéré Israël pour l’introduire dans une relation d’alliance, avec fidélité, culte exclusif et obéissance morale. Son oubli est une trahison de cette alliance.

2. Critique de l’oubli

Le livre des Juges insiste sur le caractère cyclique de l’apostasie. La mémoire de l’Exode, quand elle est ignorée, est le symptôme d’une rupture religieuse et morale.

3. Légitimation de la colère divine

Le Dieu qui a fait sortir son peuple d’Égypte a le droit d’exiger fidélité. Sa colère est légitime quand le peuple se détourne de lui pour suivre les dieux cananéens.

4. Mise en tension de la mémoire

Le contraste entre le passé glorieux de la libération et la situation actuelle de souffrance nourrit une tension dramatique dans le récit. Le peuple se demande : où est Dieu ? Gédéon exprime cette tension avec force.


III. Évocations implicites

Même en l’absence de mention directe, l’Exode reste en toile de fond :

  • Le cycle de libération par les juges rappelle le schéma de l’Exode : oppression → appel → délivrance.
  • Le motif de l’idolâtrie est toujours un rejet du Dieu qui a libéré d’Égypte.
  • L’idée d’élection nationale découle de la sortie d’Égypte comme fondement historique de l’identité collective.

IV. Conclusion

Dans le Livre des Juges, la sortie d’Égypte est moins omniprésente que dans le Deutéronome ou l’Exode, mais elle reste fondamentale comme mémoire structurante. Elle fonctionne :

  • comme rappel de l’alliance trahie,
  • comme critique de l’oubli historique et spirituel,
  • et comme justification de l’intervention divine, tant pour sauver que pour châtier.

Le message est clair : oublier l’Exode, c’est perdre sa mémoire, son Dieu, et son identité.