Le printemps évangélique – Partie 1

Introduction

L’histoire de la Réforme du 16ème siècle est un sujet qui me tient particulièrement à cœur.

Cet intérêt pour la Réforme ne date pas d’hier. Voilà maintenant près de 15 ans que je m’intéresse à cette période remarquable de l’histoire de l’Église, un intérêt qui est né grâce aux œuvres d’un homme de foi et d’érudition : Jean-Henri Merle d’Aubigné, figure importante du Réveil de Genève au 19ème siècle.

Ce pasteur, théologien et historien genevois a consacré une grande partie de sa vie à retracer, avec un talent remarquable, les grands événements et personnages qui ont marqué la Réforme. Ses écrits m’ont ouvert les yeux sur l’importance spirituelle, théologique et historique de ce mouvement qui a bouleversé l’Europe et impacté durablement l’histoire de l’Église.

A travers cet exposé, je souhaite partager quelque chose de l’intérêt profond que je porte à cette période remarquable, qui reste pertinente pour notre foi et nos Églises aujourd’hui. Voici ce que disait M. Merle d’Aubigné :

Ci-dessus, une carte de l’Europe du 16ème siècle montrant les dynamiques de la Réforme.

Et je vous propose, par un survol de l’histoire de la Réforme, de comprendre comment on en est arrivé là. En partant des thèses de Luther en 1517, nous suivrons une progression chronologique et géographique dans l’Europe du 16ème siècle en nous arrêtant sur quelques épisodes remarquables de la Réforme.

J’ai intitulé mon exposé : le printemps évangélique. Cette expression traduit bien la vision lumineuse qu’avait M. Merle d’Aubigné de la Réforme et je souhaite ainsi lui rendre hommage.

Avant d’entrer dans le parcours de l’histoire de la Réforme, je vous propose quelques éléments d’introduction.

La Parole de Dieu éclaire l’histoire

La souveraineté de Dieu, qui s’étend sur toute la création, englobe également l’histoire du monde ; l’histoire doit donc être éclairée par la Parole de Dieu.

Lorsque Jésus proclame : « Je bâtirai mon Église, et les portes du hadès ne prévaudront pas contre elle » (Matthieu 16:18), le Seigneur établit la pérennité de l’Église tout au long de l’histoire.

Puis, une fois monté au ciel, le Seigneur a fait des dons à son Église (Ephésiens 4:7-12). Et l’histoire témoigne du déploiement de ces dons célestes.

L’apôtre Jean, dans l’Apocalypse, voit le Seigneur glorifié marchant au milieu des sept lampes d’or (Ap. 1:12-13) ; témoignage de l’attention constante de Christ envers son Église. Le Seigneur n’est pas un spectateur distant ; mais Il est présent et actif. Et Il intervient par sa Parole.

L’histoire de l’Église est aussi un outil pédagogique pour ceux qui la contemplent avec foi. « Que celui qui a des oreilles écoute ce que l’Esprit dit aux Églises » (Ap. 2) et encore « Souvenez-vous de vos conducteurs qui vous ont annoncé la parole de Dieu, et, considérant l’issue de leur conduite, imitez leur foi » (Hébreux 13.7). C’est sous ce jour que nous allons considérer cette période remarquable qu’est la Réforme du 16ème siècle. Elle résulte d’une intervention providentielle du Seigneur. Par sa Parole et son Esprit, Il a suscité des hommes courageux et fidèles pour ramener son Église à la pureté de l’Évangile.

La Bible, un livre méconnu dans l’Europe médiévale

Dans l’Europe médiévale, la Bible était comme une lampe cachée sous le boisseau. Elle brillait, mais son éclat n’atteignait que peu d’âmes. Ce trésor céleste, destiné à illuminer les peuples, était confiné entre les murs des monastères, sous la garde vigilante de l’Église.

De plus, l’Écriture n’était disponible qu’en latin, qui était devenue la langue des érudits, mais non du peuple. Ainsi pour l’homme du commun, la Bible était un mystère, une voix lointaine qu’il entendait parfois à travers des fragments lus dans la liturgie.

Le peuple dépendait donc du clergé pour recevoir la Parole. Mais ce clergé lui-même n’était pas toujours fidèle à son appel. Parmi les prêtres, nombreux étaient ceux qui ignoraient les Écritures.

L’Église, soucieuse de préserver l’unité doctrinale, craignait que la lecture individuelle de la Bible ne mène à des erreurs et à des hérésies. Mais en cherchant à contrôler la diffusion de la Bible, l’Église l’avait, de fait, retirée des mains de ceux à qui elle était destinée. Mais avec l’invention de l’imprimerie et les premiers efforts des Réformateurs, la lampe cachée fut élevée bien haut. La Réforme du 16ème siècle fut en effet un vaste mouvement de redécouverte de la Bible dans l’Église.

L’importance de la lecture de la Bible

Le Seigneur, dans sa sagesse infinie, a toujours voulu que sa Parole soit au centre de la vie de son peuple.

Quand Moïse reçut la Loi sur le mont Sinaï, Dieu lui ordonna de la transmettre au peuple. Il commanda que cette Loi soit lue régulièrement devant tout le peuple. Et cette pratique fut renouvelée sous Josué (Josué 8:34-35).

Mais la lecture publique n’était pas tout. Le Seigneur exigeait aussi que sa Parole pénètre profondément dans la vie quotidienne de son peuple.

Le foyer, selon le dessein divin, devait devenir une école de la Loi. Chaque père de famille était investi d’une mission sacerdotale : transmettre les commandements du Seigneur à ses enfants, jour après jour, afin que la connaissance de Dieu se perpétue dans chaque génération.

L’obligation de lire la Parole de Dieu concernait aussi les rois (Deutéronome 17:18-20). Le roi devait être un modèle de soumission à la Parole divine.

Après l’exil babylonien, Dieu suscita Esdras et Néhémie pour ramener son peuple à la fidélité. Esdras lut publiquement la Loi devant tout le peuple, tandis que les lévites expliquaient le sens des Écritures (Néhémie 8:3, 8).

C’est alors que les Juifs prirent l’habitude de lire et méditer les Ecritures dans leurs synagogues ; une habitude que l’on retrouve au temps de Jésus.

Dans la Nouvelle Alliance, l’exhortation divine à lire et à méditer les Écritures n’a pas perdu de sa force. Au contraire, cette pratique, enracinée dans l’Ancienne Alliance, se poursuit avec les apôtres et devient une pierre angulaire de la vie des premières Églises (Actes 2:42). Les lettres de l’apôtre Paul étaient lues publiquement dans les assemblées (Colossiens 3.16 ; 1 Thessaloniciens 5:27 ; 2 Thessaloniciens 2:15). Et la Parole de Dieu continue d’être enseignée dans les foyers (Éphésiens 6:4 ; 2 Timothée 3:15).

Même après le temps des apôtres, les Églises ont maintenu la centralité des Écritures dans leur culte, comme en témoigne Justin Martyr, au milieu du IIᵉ siècle.

La Bible préservée grâce aux Juifs et aux chrétiens

L’attachement des Juifs et des premiers chrétiens aux Écritures a conduit à une prolifération des manuscrits bibliques.

Nous devons aux scribes juifs, appelés massorètes, le texte hébreu traditionnel de l’Ancien Testament ; que l’on appelle pour cette raison, le texte massorétique. Bien que les massorètes étaient basés en Orient, leurs manuscrits se sont retrouvés en Europe grâce aux communautés juives européennes.

De même, nous devons aux copistes chrétiens les milliers de manuscrits du Nouveau Testament.

Après la chute de l’Empire romain d’Occident, la transmission des manuscrits du Nouveau Testament fut principalement l’œuvre de l’Église d’Orient. Tandis que l’Occident sombrait dans les troubles des invasions barbares, l’Orient, malgré ses propres défis, demeura un bastion de la préservation biblique.

Cependant, plusieurs manuscrits furent rapportés en Occident à l’occasion des croisades et notamment après la chute de Constantinople en 1453. Une convergence extraordinaire s’opéra ainsi à l’aube du 16ème siècle.

Les manuscrits hébreux de l’Ancien Testament et les manuscrits grecs du Nouveau Testament furent mis à la disposition des imprimeurs et des savants européens. On vit ainsi apparaître les premières éditions imprimées du texte biblique dans les langues d’origine ; et l’humanisme, en redonnant le goût des langues anciennes, encouragea l’étude directe des textes sacrés.

Pour ramener les chrétiens à la source de l’Ancien Testament, le Seigneur les dirigea vers les savants juifs, gardiens de la langue hébraïque.

En apprenant l’hébreu auprès des Juifs, Dieu rappelait ainsi aux chrétiens les racines hébraïques de leur foi. Ils ne redécouvraient pas seulement une langue, mais une part essentielle de leur identité spirituelle.

Le Seigneur dans sa sagesse poussa aussi les chrétiens d’Occident à se tourner vers leurs frères d’Orient, gardiens de la langue grecque et du Nouveau Testament.

Ce rapprochement, bien qu’avant tout motivé par des considérations académiques, n’était pas dépourvu de sens. Il était un rappel que le schisme d’Orient ne pouvait abolir la réalité d’une foi partagée.

Dieu invitait ainsi son peuple à réfléchir à l’unité de l’Église.

La Réforme, un renouveau de l’attachement à la Bible

Pour revenir à la Réforme du 16ème siècle, elle ne fut donc pas seulement une réaction aux abus de l’Église médiévale ; mais un retour à la centralité de la Bible qui avait marqué l’Église primitive.

De même qu’à la Pentecôte, les merveilles de Dieu furent proclamées dans toutes les langues, les Réformateurs, renouant avec l’esprit même de la mission apostolique, multiplièrent les traductions de la Bible, permettant ainsi aux nations européennes d’entendre les Écritures dans leurs propres langues.

Il est vrai que quelques traductions avaient déjà été réalisées pendant le moyen-âge ; mais contrairement aux traductions médiévales qui reposaient majoritairement sur la Bible latine, les Réformateurs s’efforcèrent de traduire directement à partir des textes originaux en hébreu et en grec. Et nous allons voir, avec la diapo suivante, que ce retour à la Bible était nécessaire pour rétablir la pureté de l’Évangile.

Du pélagianisme aux indulgences

Au 5ème siècle, le moine britannique Pélage niait le péché originel, enseignant que chaque individu avait une capacité intacte d’obéir à Dieu sans le secours de la grâce divine.

Saint Augustin, dans un combat théologique intense, démontra l’incompatibilité du pélagianisme avec l’enseignement biblique. Et les idées de Pélage furent officiellement condamnées par l’Église.

Cependant elles continuèrent à se diffuser sous une forme plus modérée : le semi-pélagianisme. Il admettait bien l’existence du péché originel et la nécessité de la grâce divine, mais soutenait que l’homme pouvait, de lui-même, faire le premier pas vers Dieu.

Dans ce cadre semi-pélagien, la doctrine du salut se mua progressivement en un système où le pécheur devait, « réparer » ses fautes par des actes de pénitence (jeûnes, prières, pèlerinages), introduisant ainsi une conception méritoire du salut.

Avec le temps, cette logique conduisit au développement des indulgences. L’Église prétendit pouvoir alléger ou annuler les peines des pécheurs en échange d’actes religieux ou de dons financiers. Ce système devint une pratique courante au Moyen Âge, culminant avec la prédication massive des indulgences au 16ème siècle.

La grâce de Dieu, pourtant centrale dans le message biblique, se trouvait ainsi éclipsée par une logique marchande qui mettait l’homme en position d’acheter la faveur divine. Et c’est en réaction à cette corruption de l’Évangile que la Réforme va éclater.

Après cette longue introduction, nous pouvons entrer dans le vif du sujet. Ci-dessus, nous avons une carte de l’Europe au début du 16ème siècle. Et nous allons voyager sur cette carte.