La Croix et le Procès : la Substitution pénale révélée par le système du péché

Introduction

Le regard de l’Église, lorsqu’il contemple la croix de Jésus-Christ, ne saurait se détourner du tribunal où le Juste fut condamné. Ce n’est point assez de dire qu’il s’agit d’une injustice humaine. Le chrétien, pénétré de l’Esprit de vérité, discerne dans ce procès le dévoilement terrible du cœur de l’homme, et dans la croix l’écrasement non d’un homme seulement, mais d’un système entier : celui du péché. La croix ne saurait être comprise sans la lumière du procès ; et le procès, sans la profondeur de la chute.

I. Deux crimes au cœur du procès : la révélation de l’abîme

Deux crimes se croisent dans l’heure solennelle du jugement de Jésus :

  1. Celui que les hommes imputent au Christ : s’être fait Dieu. À leurs yeux, il est blasphémateur. S’il ne l’était pas, leur jugement serait juste. Mais il l’est ! Il est Fils du Très-Haut, Lumière née de la Lumière. Le condamner, c’est jeter l’anathème sur la vérité, et nier le Seigneur de gloire.
  2. Celui que les hommes commettent envers Dieu : rejeter et crucifier son Fils. Ce crime est d’autant plus effroyable qu’il est religieux. La prêtrise d’Israël, les docteurs de la Loi, le peuple élu… tous, en une même voix, préfèrent Barabbas au Messie.

Mais le plus admirable des mystères est que Jésus, en cette heure, prie pour ses bourreaux. Il demande grâce pour ceux qui commettent ce crime. Et dans le même acte, il accepte de mourir pour celui qu’on lui attribue faussement. En cela, il porte la faute de l’humanité toute entière : vouloir être Dieu à la place de Dieu.

II. Le péché devenu système : l’économie de la chute

Le péché d’Adam n’est point seulement une désobéissance. Il est révolte intérieure, orgueil caché, rupture du lien filial. Il veut décider du bien et du mal sans Dieu. Or ce mal n’est pas resté un acte : il s’est fait monde, il s’est fait loi, il s’est fait économie spirituelle. C’est là le mystère d’iniquité que les Écritures dénoncent : une organisation du mal, où le mensonge devient sagesse, l’orgueil vertu, et l’injustice pouvoir.

III. Le procès : le système du monde en action

Ce qui conduit Jésus au Golgotha, ce ne sont pas des fautes éparses. Ce sont les rouages d’un monde bâti contre Dieu :

Le sacerdoce corrompu, qui jalouse le Saint.

Le traître, qui vend son Maître.

Le politique lâche, qui livre l’innocent.

Le peuple versatile, qui réclame le sang.

Les amis infidèles, qui fuient.

Voilà le monde en marche ! Voilà la cité terrestre d’Augustin, animée par l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu. En cette nuit, le péché ne se cache plus : il règne, il condamne, il crucifie.

IV. La croix : renversement du monde ancien

Mais Dieu, dans sa sagesse, a dressé un bois contre le monde. La croix devient le tribunal de Dieu, et le Christ, le substitut des coupables. Il prend place dans l’infamie, pour que nous soyons élevés dans la gloire. Le système ancien voulait dominer : Christ sert. Il voulait condamner : Christ pardonne. Il voulait régner : Christ s’abaisse.

Ainsi la substitution s’opère :

Le coupable échappe à la peine,

L’innocent la subit,

Et Dieu reste juste tout en justifiant le pécheur.

La croix, loin d’être un accident, est le renversement du monde, l’inauguration d’un autre ordre.

V. L’Église : témoignage d’un ordre nouveau

L’Église n’est point un club de bien-pensants. Elle est la cité nouvelle, le peuple racheté. Elle vit sous un autre Roi. Elle avance dans la lumière, portant le flambeau de la vérité, résistant à l’esprit du monde :

Elle ne ment pas : elle confesse.

Elle ne domine pas : elle sert.

Elle ne se venge pas : elle pardonne.

Chaque chrétien est un témoin du Royaume à venir, un rejeton du nouvel ordre. Il est la preuve vivante que la croix n’a pas échoué, mais triomphé.

VI. Le Christ, fondement d’une économie sainte

Si le péché a engendré un ordre pervers, l’Évangile produit une économie sainte. L’homme nouveau vit d’une justice reçue, non conquise ; d’une sainteté partagée, non méritée ; d’une vérité incarnée, non inventée. L’Église est le fruit vivant de la croix :

Justice envers Dieu et les hommes,

Sainteté dans les actes et les pensées,

Vérité proclamée dans l’humilité,

Communion vécue dans l’amour fraternel.

C’est là le Royaume, déjà présent, encore voilé, mais réel.

VII. L’humanisme contre Dieu : l’Adam ressuscité en Prométhée

Depuis le jardin, l’homme veut être son propre sauveur. Il proclame sa suffisance, élève sa raison au-dessus de toute autorité. L’humanisme moderne, dans ses formes les plus absolues, n’est rien d’autre que la reprise du péché ancien, paré des habits de la lumière. Mais Dieu n’a point été surpris : le Christ a déjà vaincu Prométhée.

L’homme qui veut devenir Dieu finit par crucifier Dieu. Mais Dieu fait homme, en se laissant crucifier, sauve l’homme. Là est la sagesse divine, folie pour le monde.

Conclusion

Deux économies s’affrontent depuis l’aube des temps : celle du péché et celle de la grâce ; celle de l’homme exalté et celle de Dieu humilié. La première a dressé la croix. La seconde l’a embrassée. Mais nous savons, nous croyants, laquelle triomphera.

Car le Ressuscité règne. Et il bâtit une cité indestructible, avec des pierres vivantes venues des ténèbres. L’économie de la croix, douce et puissante, progresse jour après jour. Elle ne crie pas, elle ne brise pas, mais elle conquiert.

Et un jour, l’économie de l’homme s’effondrera. Et la croix, méprisée des puissants, brillera sur l’univers réconcilié.

Gloire à l’Agneau, qui fut immolé et qui vit aux siècles des siècles.