« Mon royaume n’est pas de ce monde » : Une parole du Christ, et son mésusage moderne

« Mon royaume n’est pas de ce monde. »
(Jean 18.36)

Il est une parole du Sauveur qui, par sa majesté tranquille et son autorité souveraine, s’élève au-dessus des siècles, comme une montagne solitaire se dresse au-dessus des plaines mouvantes des idées humaines. Cette parole, prononcée devant le représentant de la puissance impériale, en un moment solennel entre tous — alors que le Fils de Dieu se tenait humble et lié devant Pilate, au seuil de la croix — a retenti jusqu’à nous : « Mon royaume n’est pas de ce monde. »

Mais hélas ! combien souvent cette déclaration sainte a-t-elle été détournée de son sens par ceux-là mêmes qui prétendent se soumettre à la Parole du Seigneur. Dans une époque où l’on s’efforce de réduire la foi à un fait purement intime, relégué dans la sphère privée du sentiment individuel, nombreux sont ceux qui invoquent cette parole du Christ pour affirmer que le règne de Dieu ne regarde point les affaires de la terre, qu’il n’a rien à voir avec la société, ni avec les lois, ni avec les relations humaines. Ils opposent ainsi la foi et le monde, non selon l’Esprit, mais selon une philosophie moderne qui cherche à évacuer le ciel de la terre, et le Rédempteur de l’histoire.

Mais cette interprétation, si répandue qu’elle soit, est fausse. Elle est injuste à l’égard du texte, infidèle à l’Écriture, et contraire à la mission même de l’Église dans le monde. Que l’on considère donc cette parole dans sa lumière véritable.


I. La nature céleste du royaume, et non son absence du monde

Lorsque Jésus se tient devant Pilate, ce n’est point en renonçant à son titre royal. Il ne nie pas qu’il est roi : « Tu le dis, je suis roi. » Il affirme seulement que son royaume n’est pas issu de ce monde (ek tou kosmou toutou), qu’il ne tire point son origine de la terre, ni de ses systèmes corrompus. Il ne s’appuie ni sur les armes, ni sur les intrigues des palais, ni sur les orgueils des empires. Mais ce royaume, tout céleste qu’il soit dans son fondement, n’est pas pour autant étranger à la terre. Bien au contraire, il y vient. Il y vient non pour l’asservir, mais pour la racheter ; non pour dominer selon la chair, mais pour régner selon l’Esprit ; non pour écraser, mais pour faire toutes choses nouvelles.

C’est donc à tort que l’on se sert de cette parole du Christ pour faire taire la foi dans la cité, pour ôter au témoignage chrétien sa voix dans le débat des peuples, pour enfermer l’Évangile dans la solitude des cœurs, loin des affaires de la société. Le Seigneur dit seulement que son royaume ne procède pas du monde ; non qu’il ne doive pas transformer le monde.


II. Un règne qui juge les royaumes de la terre

Loin de se retirer dans une sphère abstraite ou mystique, le royaume de Dieu, tel qu’annoncé par les prophètes et inauguré par le Christ, est un royaume qui s’oppose aux puissances de ce monde, qui les juge, et qui les remplace. L’Écriture ne cesse de proclamer que le Fils de l’homme doit recevoir la domination sur toutes les nations (Daniel 7.14), que le Messie brisera les rois rebelles avec un sceptre de fer (Psaume 2), et que la justice habitera un jour les nouveaux cieux et la nouvelle terre (Ésaïe 65.17).

Faut-il rappeler que le Seigneur a enseigné à ses disciples à prier : « Que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel » ? Cette prière même suffit à balayer l’idée d’un royaume confiné aux seuls cieux. Ce règne est venu, il vient, et il viendra, par la puissance du Saint-Esprit, par la prédication de la Parole, par la sainteté de l’Église, et par la fidélité des disciples dans toutes les sphères de la vie humaine.


III. Le témoignage de l’Église à travers les siècles

Les apôtres n’ont point compris cette parole du Christ comme une invitation au retrait. Loin de là. Ils sont allés dans les synagogues, sur les places publiques, devant les tribunaux. Ils ont annoncé la seigneurie du Christ, non seulement pour les âmes, mais pour les nations. Paul ne tremble pas devant Félix, ni devant Agrippa. Il proclame que Jésus est le roi que Dieu a établi, que tous doivent reconnaître.

Et que dire des siècles suivants ? La foi chrétienne a pénétré les institutions, elle a modelé les lois, elle a élevé les sciences, elle a inspiré les arts. Certes, des erreurs s’y sont mêlées, et parfois même des corruptions ; mais le principe demeure : la lumière du Christ n’est pas faite pour être mise sous le boisseau.


IV. Le péril du silence chrétien

Aujourd’hui, ceux qui veulent réduire la foi au silence invoquent cette parole du Seigneur pour l’enchaîner. On veut un christianisme discret, effacé, contenu dans les murs des temples et les marges de la vie. Mais ce christianisme-là n’est pas celui des Évangiles, ni celui de la Réforme, ni celui des martyrs. C’est un christianisme mutilé, dénaturé, domestiqué.

Le monde moderne, qui prétend être neutre, ne l’est pas. Il est régi par des philosophies, par des volontés, par des esprits. Et si les enfants de Dieu se taisent, d’autres parleront à leur place. Le terrain que l’Église abandonne sera conquis par d’autres royaumes : ceux de l’homme, de l’or, de la chair ou du diable.


Conclusion

Que l’on cesse donc d’invoquer la parole du Sauveur pour en faire un prétexte à l’indifférence ou à la résignation. Qu’on la médite dans son esprit véritable : « Mon royaume n’est pas de ce monde » signifie que le Christ ne règne pas comme les Césars, mais qu’il règne néanmoins, et qu’il régnera jusqu’à ce que tout genou fléchisse devant lui.

Chrétien, ne crains pas de témoigner. N’abdique pas devant les puissances de ce siècle. N’enferme pas la foi dans la sphère privée, comme si le Fils de Dieu n’avait rien à dire aux rois, aux artistes, aux savants, aux législateurs. Car il est écrit : « Le royaume du monde est remis à notre Seigneur et à son Christ ; et il régnera aux siècles des siècles. » (Apocalypse 11.15)

Ce jour vient. Prépare-le. Annonce-le. Vis-le dès maintenant. Car ton Roi n’est pas du monde — mais il vient pour le monde.