Il est un fait, solennel entre tous, qui marque profondément la prédication contemporaine dans nombre d’Églises issues du réveil : l’Évangile, tout en étant annoncé avec zèle et sincérité, y est souvent réduit à une affaire de conscience individuelle, à une transaction secrète entre l’âme et son Dieu, à une réponse intime, soustraite au tumulte des nations et au tumulte des cieux. Le salut, ainsi présenté, devient l’acquittement d’un pécheur, l’assurance d’un ciel futur, et parfois même, disons-le avec tristesse, le simple refuge d’un cœur en quête de paix.
Mais, chers lecteurs, est-ce là tout l’Évangile ? Est-ce là toute la portée du salut qui est en Jésus-Christ ? Suffit-il d’arracher des âmes une à une à l’abîme, sans leur révéler que leur délivrance s’inscrit dans une œuvre infiniment plus vaste ? Non, mille fois non ! Le salut individuel, si précieux, si nécessaire, si glorieux, n’est pas un fait isolé, arraché à son contexte, mais il est un fruit de la grande Rédemption, enracinée dans les conseils éternels de Dieu et manifestée dans l’histoire des siècles.
Le salut d’un homme ne naît point d’une émotion fugitive, ni d’un acte solitaire de foi, mais d’une série de faits historiques, réels, visibles, dans lesquels le bras de l’Éternel a agi pour le salut du monde. Ces faits sont les colonnes d’airain sur lesquelles repose la rédemption de l’univers entier. Ce sont : l’incarnation du Verbe, sa passion expiatoire, sa résurrection triomphante, son ascension glorieuse, l’effusion de l’Esprit à la Pentecôte, et enfin, cette parousie attendue, espérée, qui viendra clore l’histoire présente et inaugurer les cieux nouveaux et la terre nouvelle.
Or, ces faits, loin de concerner seulement l’individu, concernent l’humanité tout entière. Ils sont la proclamation d’un renversement d’ordre cosmique. Ils annoncent non seulement le salut des âmes, mais la restauration de toutes choses. Ils nous révèlent que le péché n’a pas seulement corrompu l’homme, mais ébranlé l’ordre même de la création ; que la croix ne vise pas seulement à apaiser une conscience troublée, mais à réconcilier l’univers entier avec Dieu. Ainsi l’écrit l’apôtre : « Il a plu à Dieu de réconcilier tout par lui, tant ce qui est sur la terre que ce qui est dans les cieux » (Colossiens 1:20).
Et pourtant, combien de sermons, combien de traités, combien d’exhortations qui, tout en parlant du salut, omettent cette dimension majestueuse ! La croix devient un simple remède pour l’âme solitaire, et non l’acte central de l’histoire du monde. La résurrection est une consolation personnelle, et non l’aube d’un monde nouveau. L’ascension est oubliée. La Pentecôte devient un sentiment intérieur. La parousie est reléguée à un lointain avenir, flou, presque mythique. Quelle perte ! Quelle réduction de la gloire du Christ !
Ce rétrécissement de l’Évangile produit des conséquences redoutables. Il désarme le peuple de Dieu devant les puissances de ce monde. Il enferme le chrétien dans une piété privatisée, le rendant aveugle aux œuvres du diable dans les structures, les lois, les idées dominantes. Il affaiblit l’Église, la rendant timide là où elle devrait être prophétique. Il affadit l’espérance, la réduisant à une fuite hors du monde, alors que nous attendons la manifestation des fils de Dieu et la délivrance de la création tout entière.
Mais, bien-aimés, Dieu nous appelle à revenir à l’Évangile plénier, celui que proclamaient les apôtres, celui qui bouleversa l’empire romain et fit fléchir les idoles. Il nous appelle à redécouvrir la grandeur de son dessein : non seulement sauver des âmes, mais instaurer un Royaume ; non seulement consoler des cœurs, mais réconcilier les mondes ; non seulement offrir le pardon, mais renouveler la terre.
Le salut individuel est la porte ; la Rédemption universelle est la cité. Le croyant, né de nouveau, n’est pas un fugitif isolé, mais un citoyen d’un Royaume qui vient, un témoin d’un ordre nouveau, un héraut d’un Roi vivant. Il est uni à son Seigneur dans sa mort et sa résurrection, et il attend, non pas seulement d’être enlevé, mais de régner avec Christ sur une terre purifiée, lorsque toute langue confessera que Jésus-Christ est Seigneur, à la gloire de Dieu le Père.
O peuple de Dieu, lève les yeux ! Ne réduis pas la lumière du soleil à une simple lampe pour ta chambre. Le salut qui t’a touché vient d’un feu qui embrasera l’univers entier. Et toi, Église, épouse de l’Agneau, ne te contente pas de parler au cœur ; parle aux nations, parle aux puissances, parle aux âges. Annonce le Christ, non pas seulement comme Sauveur des âmes, mais comme Roi des rois et Seigneur des seigneurs !
