Une fissure fondatrice : la remise en cause de la Bible comme matrice de discernement du réel (XVIe–XVIIe siècles)

« Ils ont rejeté la parole de l’Éternel : quelle sagesse ont-ils donc ? »
(Jérémie 8:9)

D’aucuns situeraient le basculement de la pensée moderne dans la Réforme, ou dans les Lumières, ou dans la Révolution industrielle. Mais à qui regarde en profondeur les mutations spirituelles de l’Occident, il apparaît que la rupture décisive s’est opérée plus tôt encore, à ce moment charnière des XVIe et XVIIe siècles, où le regard des hommes sur le monde fut modifié à la racine.

Avec Copernic (1473–1543), puis Galilée (1564–1642), le système cosmologique ancien — centré sur la terre — fut renversé. Et avec ce renversement, c’est la lecture traditionnelle de certains textes bibliques qui fut remise en question. Le Psaume 104 n’affirme-t-il pas que Dieu « a établi la terre sur ses fondements, elle ne chancelle point » ? Et Josué 10 ne rapporte-t-il pas que « le soleil s’arrêta » sur Gabaon à la prière du prophète ?

L’Église catholique romaine, en son autorité centrale, défendit alors non seulement une interprétation géocentrique, mais un certain rapport entre la Bible et la nature. Et l’affaire Galilée (condamnation en 1633) fut l’un des signes visibles de cette tension croissante entre l’interprétation biblique du monde et les nouvelles lectures mathématiques de l’univers.

Mais l’enjeu véritable n’était pas la forme du système solaire. L’enjeu était épistémologique : la Bible est-elle, oui ou non, la lumière première sur le monde réel ? Est-elle encore recevable comme autorité sur la structure de l’univers, sur l’histoire, sur l’homme, sur le sens ? Ou doit-on désormais la cantonner à la sphère du salut, de l’intériorité, de la morale, en laissant les sciences, les arts, la politique, la cosmologie à d’autres logiques, à d’autres sources ?


1. Une désacralisation de la Révélation comme clef d’intelligence du monde

Avec Galilée, Kepler, Newton et les grands penseurs de la nouvelle physique, le monde devint un objet mesurable, explicable, mathématisable. Et ce progrès des connaissances, en soi légitime et souvent admirable, s’accompagna d’un glissement radical : l’idée que la vérité sur le monde ne viendrait plus de la Révélation, mais de l’observation. La Bible, dès lors, ne fut plus lue comme un fondement de discernement sur le réel : elle devint un livre de spiritualité, d’édification morale, de foi privée.

Autrement dit : la fracture entre la nature et la grâce, entre le matériel et le spirituel, entre le domaine de Dieu et celui de l’homme, s’approfondit. Ce qui, dans l’univers chrétien antique et médiéval, formait un tout unifié, éclairé par la Parole — se sépara. L’ordre du monde fut confié à la science ; l’ordre du salut, à la religion.

Mais cette division, si souvent présentée comme une victoire de la raison sur la superstition, fut en réalité un recul de la sagesse chrétienne intégrale. Car lorsque la Bible n’est plus reçue comme le discours véridique de Dieu sur la totalité de la réalité, elle devient un objet parmi d’autres — un récit parmi d’autres récits.


2. Une Église protestante souvent passive, ou complice

Il faut le reconnaître : la Réforme elle-même, pourtant fondée sur le Sola Scriptura, n’a pas toujours résisté à ce glissement. Parfois par souci d’apaisement, parfois par manque d’outils philosophiques, parfois par fascination devant les conquêtes scientifiques, elle a accepté — sinon théoriquement, du moins dans les faits — de limiter le domaine de la Bible au salut personnel.

Le message évangélique a été réduit à un message de foi pour le cœur, laissant le monde au monde. Les sciences, l’économie, la politique, la culture furent vues comme neutres, ou comme des « domaines profanes » à gérer selon les lois générales de la raison naturelle, et non selon la lumière spécifique de l’Écriture.

Cette coupure a produit une Église pieuse mais démunie, fidèle dans la sphère privée mais muette dans la sphère publique, pleine de ferveur dans le culte mais sans langage clair pour juger les systèmes du siècle. Et c’est ce silence — ce consentement implicite à la fragmentation du vrai — qui a permis la sécularisation progressive de la culture.


3. Restaurer la Parole comme clef d’intelligence du réel

Aujourd’hui, l’héritage de cette fracture nous pèse. L’Église parle du salut, mais ne sait que dire sur les lois. Elle forme des disciples pour l’éternité, mais non pour l’histoire. Elle médite les Évangiles, mais ignore les prophètes. Elle voit l’homme, mais ne comprend pas le monde.

Il est urgent de redécouvrir la Bible comme matrice de discernement. Non comme un manuel de science au sens moderne, mais comme la clef d’interprétation du réel. Une révélation qui oriente non seulement le cœur, mais l’intelligence, le langage, la culture, la cité.

Revenir à la Parole, dans sa totalité, dans sa profondeur, dans sa puissance prophétique, c’est retrouver la lumière pour juger, pour bâtir, pour marcher. C’est renverser le divorce moderne entre foi et monde. C’est confesser que « la crainte de l’Éternel est le commencement de la sagesse » — non seulement dans le temple, mais dans l’univers tout entier.


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