Chapitre 9 — L’homme autonome : idole moderne par excellence

« Ils ont abandonné la source d’eaux vives, pour se creuser des citernes, des citernes crevassées qui ne retiennent pas l’eau. »
(Jérémie 2:13)


1. Le péché fondamental : l’homme voulant être comme Dieu

Depuis la chute, il est en l’homme une prétention qui sous-tend toutes les autres : le désir de vivre sans Dieu, ou du moins sans dépendance à Dieu. Ce n’est pas le refus de croire en Dieu — c’est le refus de le reconnaître comme Seigneur. Ce n’est pas toujours l’athéisme, mais l’indépendance. L’homme veut décider par lui-même ce qui est bien et ce qui est mal. Il veut juger sans être jugé, choisir sans recevoir, créer sans obéir.

« Vous serez comme Dieu, connaissant le bien et le mal » — telle fut la promesse du serpent. Et l’homme y crut. Il échangea l’obéissance contre l’autonomie, la dépendance bénie contre l’illusion de souveraineté. Et depuis, cette soif d’autonomie est devenue l’axe caché de toutes les idolâtries.

Mais c’est dans le monde moderne que cette autonomie est devenue non plus seulement une tentation individuelle, mais un programme culturel. C’est elle qui est exaltée dans les manuels, les slogans, les films, les institutions. C’est elle qui est érigée en droit fondamental. C’est elle qui oriente les lois, les récits, les utopies.


2. L’autonomie comme religion contemporaine

L’homme moderne ne s’incline plus devant une autorité supérieure : il est son propre centre. Il décide de son identité, de son bien, de son avenir. Il veut être créateur de lui-même. Il ne reçoit plus rien comme donné — il se donne à lui-même ses normes, ses limites, ses permissions.

Cette volonté d’autodétermination, qui s’exprime d’abord dans la sphère morale, s’étend à tous les domaines : le corps devient matière à modifier ; la nature, ressource à dominer ; la vérité, opinion personnelle ; la loi, construction révisable ; la mort, événement programmable. L’homme est devenu son propre projet. Et tout ce qui lui rappelle qu’il est créé, limité, dépendant — est vécu comme oppression.

Ainsi s’est formée, en nos sociétés, une véritable religion de l’autonomie. Elle a ses dogmes (le droit de choisir), ses sacrements (l’avortement, la transition de genre, l’euthanasie), ses prêtres (juristes, experts, artistes), ses hérésies (toute affirmation de vérité objective), ses châtiments (l’exclusion sociale, la diffamation, la censure).

Et cette religion ne tolère pas de concurrence. Elle exige non seulement que chacun soit libre de choisir sa voie, mais que tous reconnaissent cette liberté comme suprême. Celui qui affirme que l’homme ne se possède pas lui-même, mais qu’il appartient à Dieu, devient un blasphémateur.


3. La conséquence spirituelle : rupture avec le réel

Mais cette autonomie, si vantée, ne rend pas l’homme libre. Elle le coupe de sa source, elle l’arrache à la réalité. Car l’homme n’est pas fait pour s’autodéterminer : il est fait pour recevoir, pour s’inscrire dans un ordre, pour marcher dans une vocation. Lorsqu’il s’érige en maître de lui-même, il se perd.

C’est pourquoi le monde moderne est à la fois plein de promesses d’émancipation et plein de détresse. Il multiplie les droits et les divertissements, mais il engendre le vide. Il libère l’homme de toute contrainte, mais il le prive de sens. Il célèbre l’individu, mais il détruit les liens. Il rejette la transcendance, mais il engendre le désespoir.

Cette autonomie radicale produit un homme flottant, instable, épuisé, incapable d’aimer durablement, de construire, de se transmettre. Et cet homme moderne, qui a voulu devenir Dieu, finit par n’être plus que poussière dispersée.


4. La réponse chrétienne : la dépendance comme bénédiction

Face à cette idole moderne, l’Évangile ne propose pas un retour nostalgique à l’ordre ancien, ni une guerre culturelle brute. Il proclame une autre manière d’être homme : celle du Fils.

Le Christ, lui, n’a pas revendiqué l’autonomie. Bien qu’égal à Dieu, il s’est abaissé, il a obéi, il s’est soumis. Il a dit : « Je ne fais rien de moi-même ; je fais ce que je vois faire au Père. » (Jean 5:19). Et c’est en cela qu’il fut pleinement libre, pleinement homme, pleinement vivant.

Le disciple du Christ est donc appelé non à s’autodéfinir, mais à se recevoir. Il ne cherche pas à inventer sa vérité, mais à marcher dans la vérité révélée. Il ne fuit pas les limites : il les honore. Il reconnaît qu’il est créé, dépendant, appelé, aimé. Et dans cette dépendance, il trouve la joie, la stabilité, la paix.


5. L’Église comme témoin d’un autre ordre

L’Église est donc appelée à contester l’idole de l’autonomie, non par la violence, mais par la fidélité. Elle doit incarner un peuple qui vit autrement. Un peuple qui reçoit, qui obéit, qui honore la vérité. Un peuple où les relations ne sont pas contractuelles, mais fondées sur l’alliance. Un peuple où l’on accepte d’être homme, femme, enfant, créature — non comme une limite, mais comme un don.

Cela implique une réforme du langage, une autre manière de parler du corps, du travail, de la sexualité, de la liberté. Cela suppose des institutions qui reflètent la dépendance bénie à Dieu : écoles chrétiennes, familles enracinées, communautés de vie.

Car le monde n’a pas besoin d’un Dieu au service de ses désirs, mais d’un peuple qui révèle la beauté d’un autre ordre. Et ce peuple commence là où l’on confesse avec joie :
« Ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi. » (Galates 2:20)