« Malheur à ceux qui prononcent des arrêts iniques, et à ceux qui rédigent des décisions injustes, pour refuser justice aux pauvres et ravir le droit aux malheureux de mon peuple. »
(Ésaïe 10:1–2)
1. Le péché ne reste pas dans les cœurs : il façonne les structures
Il est de ces erreurs qui, à force de piété, deviennent des prisons. Parmi elles, l’une des plus funestes est celle qui réduit le péché à une affaire purement personnelle. Certes, le péché naît dans le cœur : tel est le témoignage des Écritures et de toute conscience éclairée. Mais il ne s’y arrête pas. Il se répand, il s’organise, il se codifie. Ce qui commence dans les pensées d’un homme finit souvent dans les lois d’une nation.
Dès les premiers chapitres de la Genèse, le péché franchit les seuils intérieurs. De la jalousie de Caïn naît le meurtre ; de la violence de Lémek naît la vengeance institutionnalisée ; de la peur collective naît Babel. Puis viennent les grandes cités — Sodome, Ninive, Babylone — qui ne sont pas seulement le théâtre de péchés privés, mais des systèmes de vie pervertis, des cultures entières bâties sans Dieu, contre Dieu.
Ainsi, le péché devient structure. Il s’infiltre dans les institutions, dans les rapports sociaux, dans les modèles économiques, dans les schémas politiques. Il produit des lois injustes, des marchés oppressifs, des traditions violentes. Et ceux qui naissent dans ces structures les reproduisent sans toujours le savoir.
2. Ce que l’homme bâtit sans Dieu devient un piège pour l’homme
L’homme, créé pour bâtir, conserve cette capacité après la chute. Mais lorsqu’il bâtit sans référence à Dieu, il ne construit pas la cité de la paix : il érige la forteresse de l’orgueil. Ce que Dieu a donné pour le bien devient alors un piège, un carcan, un instrument de domination.
C’est ainsi que les Écritures dénoncent non seulement les pécheurs, mais les systèmes pécheurs. Amos accuse les marchands qui faussent les balances (Amos 8:5). Michée dénonce les magistrats corrompus (Michée 3:9–11). Ésaïe fustige les législateurs iniques (Ésaïe 10:1). Jésus lui-même expose le système religieux des pharisiens qui écrasent les autres sous des fardeaux qu’eux-mêmes ne portent pas.
Le mal n’est donc pas seulement dans les intentions : il est aussi dans les formes. Des institutions peuvent être injustes, même administrées par des hommes sincères. Des habitudes collectives peuvent être corrompues, même si personne n’en a conscience. Des logiques économiques peuvent être mortifères, même en produisant du confort.
Et c’est pourquoi le discernement chrétien ne peut s’arrêter aux intentions. Il doit interroger les structures. Il doit poser la question de la justice non seulement dans les cœurs, mais dans les lois, dans les marchés, dans les écoles, dans les politiques.
3. Les puissances se servent des structures pour se perpétuer
Ce que Paul appelle dans ses lettres les principautés et puissances ne sont pas des mythes. Elles sont des réalités spirituelles, mais elles agissent dans et à travers les réalités humaines. Elles ont besoin de relais : elles utilisent les structures que l’homme crée pour prolonger leur influence.
Un empire n’est pas seulement une force militaire : c’est un instrument spirituel. Une idéologie n’est pas seulement une théorie : c’est une construction qui capte les esprits. Une technologie peut devenir un vecteur de contrôle, un écran de vérité. Un marché peut devenir un temple. Une école peut devenir un organe de désapprentissage.
Ainsi, les puissances du mal s’installent là où les structures ne sont plus soumises au Dieu vivant. Elles prennent possession de ce qui est laissé vide. Elles convertissent les fonctions neutres en moyens de domination.
Et les peuples, au lieu de discerner, s’adaptent. Ils intègrent les logiques, ils reproduisent les schémas, ils transmettent les réflexes. Ce que l’on nomme « culture dominante » n’est parfois que le masque poli d’un système pécheur.
4. L’Église doit apprendre à lire les structures
Face à cela, que fait l’Église ? Bien souvent, elle dénonce les fruits, sans examiner les racines. Elle condamne l’immoralité des individus, mais elle se tait devant les lois iniques. Elle s’alarme des dérives, mais elle n’interroge pas le système économique qui produit l’individualisme, la consommation, la solitude.
Elle insiste sur la sainteté personnelle, mais elle ignore les mécanismes sociaux qui déshumanisent les relations. Elle appelle à la pureté, mais elle ne voit pas que certaines structures cultivent le désordre dès l’enfance.
Le discernement culturel doit donc s’élargir : il doit devenir structurel. Il doit apprendre à poser des questions simples et essentielles :
- Cette loi reflète-t-elle la justice de Dieu ?
- Ce modèle économique respecte-t-il la dignité humaine ?
- Cette institution promeut-elle la vérité ou l’étouffe-t-elle ?
- Cette structure produit-elle le bien ou l’écrase-t-elle ?
Et ce discernement ne peut être exercé seul : il exige une Église enseignante, lucide, formée.
5. Le peuple de Dieu appelé à résister et reconstruire
Mais le but n’est pas de dénoncer pour dénoncer. Le but est de réformer, de restaurer, de reconstruire. L’Église ne doit pas seulement juger les structures injustes : elle doit proposer d’autres formes, d’autres lois, d’autres récits. Elle doit bâtir des écoles, fonder des œuvres, soutenir des projets, former des citoyens.
Elle doit apprendre à penser les systèmes, à imaginer des alternatives, à porter un témoignage incarné de la justice de Dieu. Non pour imposer une théocratie, mais pour vivre selon un autre ordre — celui du Royaume.
Car là où le péché a bâti ses forteresses, la lumière de Christ peut encore pénétrer. Et là où les structures sont devenues oppressives, l’Évangile peut encore les ébranler.
