« Malheur à ceux qui appellent le mal bien, et le bien mal,
Qui changent les ténèbres en lumière, et la lumière en ténèbres. »
(Ésaïe 5:20)
1. Le mal ne s’impose pas : il s’insinue
Il y a dans l’histoire des sociétés une loi étrange, mais implacable : le mal ne s’impose pas d’un coup — il avance par degrés. Rarement la corruption vient-elle frapper à la porte sous les traits du vice pur. Elle s’approche à pas feutrés, elle se pare de nuances, elle susurre des justifications, elle se revêt de raison, puis d’humanité, enfin de droit. Ce que l’on aurait jadis banni sans hésitation, on finit par l’accueillir comme une liberté, puis comme une nécessité.
C’est là l’un des modes les plus perfides de l’action des puissances de ténèbres dans le monde : elles procèdent par glissement. Elles ne frappent pas la conscience en pleine lumière : elles la modifient dans la pénombre. Elles n’assaillent pas la vérité de front : elles l’effacent par degrés, en substituant à ses repères les signes d’un autre langage, d’un autre ordre.
La théorie dite de la « fenêtre d’Overton », bien que formulée dans un cadre sociologique, décrit ce mécanisme avec une exactitude que l’on pourrait dire prophétique. Elle montre comment une idée, d’abord impensable, peut devenir peu à peu tolérable, puis acceptable, puis raisonnable, puis recommandée, puis obligatoire. Ce n’est pas le contenu qui change — c’est la perception sociale qui se déplace, manipulée, façonnée, déplacée jusqu’à ce que le mal devienne bien, et que le bien devienne scandale.
2. Une stratégie ancienne, une ruse renouvelée
Ce glissement progressif n’est pas une invention moderne. Il fut le procédé du serpent dès l’origine. Le diable n’a pas dit à Ève : « Dieu est menteur, désobéis-lui ! » Il a d’abord insinué le doute : « Dieu a-t-il réellement dit ? » (Genèse 3:1). Puis il a réinterprété l’interdit : « Vous ne mourrez point… vos yeux s’ouvriront… vous serez comme Dieu. » (v. 4-5). Il ne renverse pas la vérité d’un bloc : il l’étire, la trouble, la maquille.
De même aujourd’hui, les puissances spirituelles de méchanceté n’agissent pas toujours par violence directe. Elles opèrent par saturation de conscience. Elles infiltrent l’éducation, le divertissement, le discours médiatique, les slogans politiques. Elles manipulent le langage, inversent les valeurs, introduisent le mal comme une nuance, l’imposent ensuite comme une norme.
Ainsi, ce qui était hier un scandale devient aujourd’hui une option, et demain une obligation. Et ceux qui s’en offusquent sont traités de rétrogrades, puis d’intolérants, enfin d’ennemis du bien commun. Le discernement devient une faute, la lucidité une menace.
3. Exemples de glissements culturels
Il serait aisé — et douloureux — de dresser la liste des idées ou des pratiques qui, en une ou deux générations, ont suivi ce parcours. Certaines touchent à la vie (l’avortement, l’euthanasie), d’autres à la famille (la redéfinition du mariage, la négation du père et de la mère), d’autres à la vérité elle-même (le relativisme absolu, la fluidité du langage, la mutation des identités).
Prenons l’exemple de la négation du sexe biologique. En quelques années, le fait que l’homme et la femme soient différents, et ordonnés l’un à l’autre dans un dessein créateur, est passé du statut d’évidence à celui d’opinion contestée, puis d’idée dangereuse. Et cela ne s’est pas fait par décret, mais par une vaste opération culturelle : changement des manuels, transformation du vocabulaire, production d’images, déconstruction systématique des fondements naturels.
Le chrétien qui n’a pas appris à discerner ces glissements, qui ne sait pas voir venir les idées, qui ne comprend pas comment l’acceptation sociale se fabrique, se trouvera bientôt dans l’impossibilité de nommer le mal, tant celui-ci se sera fondu dans le normal.
4. Le rôle des relais culturels : élites, images, répétition
Cette mutation ne se fait pas dans le vide. Elle mobilise des relais humains, conscients ou inconscients. Ce sont les « architectes » du discours : journalistes, éducateurs, artistes, influenceurs, législateurs. Leur rôle n’est pas toujours malveillant ; souvent, ils croient faire œuvre de progrès. Mais ils servent un ordre spirituel dont ils ignorent parfois la source.
Les images, surtout, ont un pouvoir que la parole n’a plus. Une seule scène dans une fiction bien écrite peut faire plus pour déplacer la conscience qu’un traité de philosophie. Les émotions remplacent les arguments. La répétition crée l’adhésion. Ce que l’on voit mille fois devient vrai — non par démonstration, mais par usure.
Ainsi, la conscience collective est déplacée. Et le peuple, sans le savoir, en vient à acclamer ce qu’il aurait jadis redouté. « Les prophètes prophétisent le mensonge, les prêtres dominent par leur moyen, et mon peuple prend plaisir à cela. » (Jérémie 5:31)
5. Résister par la vigilance : la vocation des veilleurs
Face à ce glissement progressif, l’Église ne peut rester spectatrice. Elle est appelée à être veilleuse, non suiveuse. Elle ne doit pas attendre que le mal devienne institution pour le dénoncer : elle doit voir venir, discerner en amont, avertir en temps.
Cela suppose une Église formée, éclairée, éveillée. Une Église qui connaît la vérité, non seulement dans ses dogmes, mais dans ses conséquences. Une Église qui comprend le langage du monde, non pour le répéter, mais pour en dévoiler les mécanismes.
Il est temps que les sentinelles montent sur les murs. Il est temps que les voix s’élèvent, non par peur, mais par fidélité. Il est temps que les enfants de lumière nomment les ténèbres, même lorsqu’elles avancent masquées.
