« Ils ont changé la vérité de Dieu en mensonge, et ils ont adoré et servi la créature au lieu du Créateur. »
(Romains 1:25)
1. Le péché : non seulement dans l’homme, mais aussi dans l’histoire
Il est une vérité que l’on confesse souvent avec justesse, mais que l’on limite trop fréquemment à la sphère de l’intériorité : le monde est tombé. Par la désobéissance d’un seul homme, le péché est entré dans la création ; par lui, la mort, la corruption, la rébellion ont infecté l’œuvre bonne du Créateur. Mais si cette vérité est connue de l’Église, elle est trop souvent restreinte au cœur individuel. L’on parle du péché dans l’homme, mais l’on omet de dire qu’il existe aussi un péché des structures, un péché des cités, un péché des systèmes.
Or, les Écritures ne réduisent jamais le péché à une simple inclination morale privée. Le péché est un principe actif, destructeur, désorganisateur, qui altère tout ce qu’il touche : les pensées, les corps, les liens, les lois, les civilisations. Dès le chapitre 4 de la Genèse, l’on voit que le meurtre de Caïn précède la fondation des premières villes. Et très vite, l’homme, au lieu de remplir la terre selon Dieu, cherche à s’unir pour se faire un nom, édifiant Babel non comme un lieu de gloire, mais comme un bastion contre le ciel.
Le péché, ainsi compris, ne se manifeste pas seulement dans les passions humaines : il prend forme, il se structure, il s’incarne. Il devient culture pécheresse, pouvoir injuste, économie oppressive, culte idolâtre, idéologie mensongère. Le discernement chrétien ne peut donc se contenter de prêcher le salut individuel ; il doit lire dans le monde les marques du péché collectif, en nommer les mécanismes, en dévoiler les langages.
2. La déformation du réel : du mensonge à la structure
Paul, dans l’épître aux Romains, trace un tableau saisissant de la chute : les hommes, connaissant Dieu, ne l’ont pas glorifié comme Dieu. Ils se sont enflés d’orgueil, leur pensée est devenue vaine, leur cœur insensé s’est obscurci. Et ce qui suit n’est pas seulement un enchaînement de fautes morales : c’est l’émergence d’un ordre corrompu, d’une société inversée, d’une humanité qui, ayant échangé la vérité contre le mensonge, se livre à des passions, à des pratiques, à des systèmes qui dégradent l’homme, la justice, et la création. (Romains 1:21–32)
Ce passage n’est pas une condamnation individuelle : c’est une radiographie spirituelle de la culture idolâtre. Car lorsque l’homme refuse Dieu, il ne devient pas neutre : il crée des contre-valeurs, des faux cultes, des idéologies de remplacement. Il fabrique des dieux à son image, des récits alternatifs, des normes contraires à l’ordre divin. Et bientôt, ces mensonges deviennent des institutions.
C’est ainsi que naissent les empires d’oppression, les lois iniques, les marchés déshumanisants, les langages pervertis. Le mal s’insinue dans les structures de la vie humaine : dans l’éducation, dans la justice, dans le commerce, dans l’art. Il codifie le mensonge. Il institutionnalise l’iniquité. Et c’est pourquoi le discernement ne peut se limiter à dénoncer les péchés visibles : il doit remonter aux logiques spirituelles qui animent les systèmes du monde.
3. L’aveuglement de l’homme moderne : croire librement ce qui détruit
Dans ce contexte, l’homme moderne ne se présente pas comme un rebelle contre Dieu, mais comme un être éclairé, raisonnable, émancipé. Il croit penser par lui-même, choisir en conscience, décider librement. Mais en réalité, il est prisonnier d’une vision du monde déformée, d’un imaginaire façonné par le péché collectif, d’un mensonge devenu système.
L’homme sans Dieu n’est pas libre : il est esclave. Non pas d’un tyran extérieur, mais d’une fausse lumière intérieure. Il croit marcher dans la vérité, mais il suit des idoles. Il croit construire un avenir, mais il s’enfonce dans l’autodestruction. Il ne discerne pas le mal parce que ses repères ont été inversés. Et cette inversion — ce renversement de la lumière en ténèbres — est, selon l’Écriture, le jugement même de Dieu : « Dieu les a livrés… » (Rom. 1:24, 26, 28)
Ainsi, la chute produit une culture de l’aveuglement. Et cette culture, loin d’être neutre, se dresse contre le Christ. Elle se pare d’humanisme, de tolérance, de progrès, mais elle nie la vérité. Elle appelle bien ce qui est mal, et mal ce qui est bien. Elle acclame l’homme et rejette Dieu. Et c’est pourquoi le chrétien doit apprendre à voir au travers, à percer les apparences, à nommer ce que le monde cache.
4. Discernement : lumière contre confusion
Le discernement culturel, dans cette perspective, n’est pas un luxe, ni un exercice intellectuel secondaire : il est une urgence spirituelle. Car l’Église ne peut porter la lumière qu’à condition de voir clair. Si elle ne reconnaît pas les formes que prend le péché dans la culture, elle ne pourra ni résister, ni avertir, ni réformer.
C’est pourquoi il est vital de retrouver une intelligence biblique du monde : une capacité à penser les structures, à analyser les récits, à juger les lois à la lumière de la justice divine. Le mal ne se présente pas toujours comme le mal : il avance sous des habits séduisants. Il promet la liberté et produit l’esclavage. Il invoque l’amour et engendre la haine. Il chante l’autonomie et cultive la servitude.
Il faut donc une Église éveillée, instruite, formée dans l’Écriture, capable de discerner les systèmes de Babel, les pratiques de Sodome, les logiques de Rome. Une Église qui sache reconnaître les puissances à l’œuvre dans les discours, les décisions, les structures — non pour haïr le monde, mais pour le servir selon la vérité.
