Chapitre 13 — Nommer, avertir, construire : le témoignage culturel de l’Église

« Que votre lumière luise ainsi devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres, et glorifient votre Père qui est dans les cieux. »
(Matthieu 5:16)


1. Le discernement n’est pas une fin en soi : il prépare un témoignage

Voir clair est une grâce. Mais voir ne suffit pas. Il est possible d’être lucide et stérile, de discerner et de se taire, de comprendre et de ne rien entreprendre. Le discernement chrétien n’est pas une jouissance intellectuelle réservée à quelques éveillés : il est une vocation.

Car Dieu éclaire les siens pour qu’ils éclairent. Il ne leur révèle pas les mécanismes du monde pour les contempler à distance, mais pour les nommer, les dénoncer, et bâtir autre chose. Il leur donne la vérité non pour qu’ils s’en glorifient, mais pour qu’ils en témoignent, en paroles et en actes.

L’Église, si elle veut être fidèle à son Seigneur, doit cesser de penser le discernement comme un privilège d’initiés : elle doit le penser comme la condition du témoignage. Voir le monde comme Dieu le voit, c’est être prêt à parler comme Dieu parle, à agir comme Dieu agit.


2. Nommer le mal : une tâche prophétique et impopulaire

Le premier acte du témoignage est souvent le plus difficile : nommer. Non pas accuser à tort et à travers, non pas clamer dans la colère ou l’arrogance, mais nommer le mal pour ce qu’il est, avec clarté, avec calme, avec fidélité.

Le monde moderne tolère volontiers que l’on parle de morale, de spiritualité, de religion — tant que l’on ne touche pas aux racines culturelles du mal. Il accepte la compassion, il honore la bienveillance, mais il hait le dévoilement. Celui qui nomme les idoles modernes — autonomie radicale, culte du moi, relativisme moral, idéologies destructrices — s’attire aussitôt le reproche de juger.

Et pourtant, c’est la mission du peuple de Dieu. Les prophètes ne furent jamais populaires. Jésus, en parlant aux foules, leur disait non seulement qu’elles étaient perdues, mais pourquoi elles l’étaient. Paul, devant les Athéniens, ne se contenta pas de louer leur religiosité : il dénonça leur ignorance. Jean-Baptiste ne prépara pas le chemin du Messie en chantant des psaumes, mais en appelant le mal par son nom.

Aujourd’hui encore, l’Église doit apprendre à nommer. Non pour humilier, mais pour révéler. Non pour écraser, mais pour avertir. Non pour se mettre en avant, mais pour rendre témoignage à la vérité qui seule sauve.


3. Avertir avec sagesse, foi et courage

Mais nommer ne suffit pas. Il faut avertir. C’est-à-dire entrer dans la responsabilité prophétique du langage. Celui qui voit et se tait trahit. Celui qui avertit prend un risque : celui d’être haï, ridiculisé, rejeté. Mais il suit les traces du Christ.

Avertir, ce n’est pas faire du bruit. Ce n’est pas multiplier les pamphlets. C’est parler avec autorité, parce que l’on a vu, prié, pleuré, et aimé. C’est s’adresser à la conscience, non pour la manipuler, mais pour la réveiller. C’est rappeler qu’il y a un Juge, qu’il y a une Vérité, qu’il y a un chemin, qu’il y a une espérance.

Avertir, c’est ne pas laisser le mensonge s’installer sans résistance. C’est refuser de normaliser l’injustifiable. C’est poser la question qui dérange. C’est interrompre la répétition. C’est, parfois, être la seule voix dissonante dans le concert des adhésions faciles.

Mais celui qui avertit avec fidélité prépare le terrain d’un relèvement. Il ouvre une brèche dans la citadelle du mensonge. Il introduit une mémoire, un autre horizon, un autre possible. Et parfois, il sème une graine qui, dans le silence du temps, portera du fruit.


4. Construire : la vocation régénératrice de l’Église

Le témoignage ne se limite pas à la dénonciation. Il prend tout son sens dans la construction. L’Église n’est pas seulement sentinelle : elle est bâtisseuse. Elle ne vit pas pour dire « non », mais pour incarner un « oui » radical au dessein de Dieu pour le monde.

C’est pourquoi elle doit non seulement avertir les nations, mais vivre une autre manière d’être. Elle doit bâtir des communautés où l’amour est réel, où la vérité est dite, où la parole est habitée. Elle doit créer des œuvres qui témoignent de la justice de Dieu : écoles, arts, institutions, médias, lieux de soin, de pensée, d’hospitalité.

Construire, c’est montrer que le Royaume n’est pas une idée — c’est une puissance de renouvellement. C’est offrir aux hommes et aux femmes d’aujourd’hui une anticipation du monde réconcilié. Non dans l’utopie, mais dans la fidélité concrète. Non pour dominer, mais pour servir.

Une Église qui construit porte un témoignage durable. Elle ne crie pas seulement dans le désert : elle ouvre un chemin. Elle n’accuse pas seulement la culture du monde : elle engendre une culture alternative.


5. L’avenir appartient aux enfants de lumière

Ce monde passera. Les empires s’écrouleront. Les idoles tomberont. Les mots du siècle seront oubliés. Mais la Parole du Seigneur subsiste éternellement. Et ceux qui l’auront crue, annoncée, vécue — même au prix de leur paix ou de leur réputation — ressusciteront dans la gloire.

Il ne s’agit pas d’être efficaces, mais d’être fidèles. Il ne s’agit pas de gagner les batailles culturelles, mais de demeurer en Christ, de témoigner de son règne, de porter du fruit. Et ce fruit, nul ne pourra le détruire.

Le discernement, ainsi restauré, devient alors ce qu’il a toujours été : une lumière pour marcher, une force pour aimer, une sagesse pour bâtir, une parole pour proclamer.

« Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée. »
(Matthieu 5:14)