Chapitre 12 — Habiter la culture sans s’y conformer : la figure du pèlerin lucide

« Je leur ai donné ta parole, et le monde les a haïs, parce qu’ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde. »
(Jean 17:14)


1. Ni fuite, ni fusion : l’appel à une présence lucide

Depuis les origines de l’histoire du salut, le peuple de Dieu marche comme un pèlerin dans des terres étrangères. Il est présent, mais non assimilé ; enraciné, mais non enrôlé. Il construit, plante, élève des enfants, prie pour la paix de la ville où il se trouve (Jérémie 29), tout en confessant qu’il est étranger et voyageur sur la terre (Hébreux 11:13).

Cette double posture — présence et distinction — est aujourd’hui plus que jamais difficile à tenir. D’un côté, certains chrétiens, voyant le monde s’obscurcir, choisissent le repli : ils fuient la culture, la jugent maudite dans son ensemble, s’enferment dans des ghettos religieux. D’autres, au contraire, veulent rester « pertinents », « engageants », « audibles » — et, ce faisant, se fondent dans les logiques du monde, jusqu’à en perdre le sel.

Mais le Christ ne nous a appelés ni à la fuite, ni à la fusion. Il a prié non que nous soyons ôtés du monde, mais que nous soyons gardés du mal. (Jean 17:15) Il veut des pèlerins lucides : des hommes et des femmes qui marchent dans le monde avec un regard éclairé, un cœur établi, une pensée sanctifiée.


2. Le pèlerin : enraciné dans le réel, guidé par la promesse

Le pèlerin chrétien n’est pas un fantôme. Il ne flotte pas au-dessus du monde, il ne le méprise pas. Il y travaille, il y vit, il y souffre, il y aime. Il plante des vignes, il élève des enfants, il apprend un métier, il bâtit une maison. Mais il ne confond pas sa maison avec sa patrie. Il sait qu’il est en route.

Et c’est précisément parce qu’il est en route qu’il peut voir clair. Car celui qui attend une cité à venir, selon la promesse de Dieu, ne se laisse pas fasciner par les cités de ce monde. Il en discerne les beautés, mais aussi les mensonges. Il y vit, mais il ne s’y conforme pas.

Ce pèlerinage est intérieur autant qu’extérieur. Il ne s’agit pas seulement de bouger géographiquement, mais de marcher à contre-courant spirituellement. Et cela demande une vigilance constante, une sobriété d’esprit, une discipline de vie.


3. Résister au conformisme invisible

L’un des plus grands dangers du monde moderne n’est pas la persécution ouverte — c’est l’assimilation douce. C’est la normalisation du faux par l’habitude, la répétition, l’imitation inconsciente. Le chrétien qui ne veille pas se fond dans le décor, adopte les priorités ambiantes, intègre les logiques de confort, de performance, de consommation, sans même s’en apercevoir.

Or Paul dit : « Ne vous conformez pas au siècle présent. » (Romains 12:2) Le mot grec indique une pression extérieure qui cherche à mouler l’individu selon une forme étrangère. Le monde veut nous faire entrer dans son moule — et cela passe par les habitudes, les images, les pratiques, les rythmes.

Le pèlerin lucide résiste à cette pression. Il discute ses choix. Il réexamine ses usages. Il ne consomme pas sans penser. Il ne répète pas les mots du monde sans en peser le sens. Il se garde de l’absorption passive. Il vit sous le regard du Père, et non sous celui des foules.


4. Habiter la culture avec sobriété, espérance et paix

Mais cette lucidité ne conduit pas à la peur. Le pèlerin chrétien n’est pas angoissé. Il ne fuit pas le monde comme une menace constante. Il l’habite avec sobriété, mais aussi avec espérance et paix. Car il sait que le Royaume vient. Il sait que Christ a vaincu. Il sait que rien n’échappe à la main de Dieu.

Il peut donc vivre sans panique, sans compromis, sans amertume. Il n’a pas besoin de tout expliquer, ni de tout contrôler. Il n’a pas besoin de réagir à tout. Il avance avec la Parole comme lumière, et la croix comme assurance. Il pleure sur le monde, mais il ne s’aigrit pas contre lui. Il y voit encore des traces de beauté, des appels à la vie, des semences de vérité.

Et dans cette posture, il témoigne. Non par le triomphalisme, mais par une présence différente. Sa paix étonne. Sa patience interpelle. Sa sobriété dérange. Sa joie persévérante annonce un autre monde.


5. Pèlerinage en Église : communauté en marche

Enfin, ce pèlerinage n’est pas solitaire. Il se fait en Église. Le peuple de Dieu tout entier est appelé à marcher dans le siècle présent sans s’y fixer. Cela suppose des communautés qui veillent ensemble, qui s’encouragent, qui partagent les fardeaux, qui gardent l’espérance vive.

L’Église doit devenir une école de lucidité, un lieu de résistance paisible, une oasis dans le désert. Elle n’est pas un bunker, mais un campement en route vers la cité céleste. Et dans ce campement, on apprend à discerner, à aimer, à s’éloigner du mal, à faire le bien.


Le monde est vaste, complexe, séducteur. Mais Dieu n’a pas abandonné ses enfants. Il leur a donné sa Parole, son Esprit, son Fils, son peuple. C’est assez pour marcher dans la vérité.

« Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu. » (Matthieu 5:8)