« Que le sage n’en tire pas gloire de sa sagesse… mais que celui qui veut se glorifier se glorifie d’avoir de l’intelligence et de me connaître, moi, l’Éternel. »
(Jérémie 9:23–24)
1. Une piété sans intelligence est une piété vulnérable
L’histoire de l’Église le démontre : là où la foi s’est séparée de l’intelligence, elle est devenue fragile, stérile, facilement séduite. Lorsqu’on réduit la vie chrétienne à une série d’émotions, d’élans sincères, de fidélités affectives — sans former l’intelligence, sans armer le jugement, sans exercer la pensée — on prépare le terrain à l’infiltration du monde dans la conscience chrétienne.
Il est un zèle sans connaissance. Et ce zèle, s’il est sincère, peut devenir dangereux, voire destructeur. Car dans un monde complexe, rapide, stratégiquement façonné par des logiques inverses de celles du Royaume, le croyant non formé est exposé à l’absorption. Il parle comme le monde, il raisonne comme lui, il ne sait plus distinguer les voix.
La piété sans intelligence prie, mais elle ne voit pas. Elle chante, mais elle ne juge pas. Elle aime Jésus, mais elle ne sait pas comment vivre selon sa pensée dans la complexité du monde. Et bientôt, elle se tait, ou elle s’adapte.
2. Le renouvellement de l’intelligence : un acte spirituel profond
L’apôtre Paul ne dit pas seulement : « Ne vous conformez pas au siècle présent. » Il dit : « Soyez transformés par le renouvellement de l’intelligence. » (Romains 12:2)
Ce renouvellement n’est pas une simple mise à jour intellectuelle. C’est une conversion de la pensée, une métanoïa de l’intelligence, un passage de la logique du monde à la sagesse de Dieu. Ce n’est pas l’acquisition de nouvelles idées : c’est la transformation du regard, du raisonnement, du jugement.
Et cette transformation n’est pas naturelle. Elle ne résulte pas seulement d’une éducation classique, ni d’un contact passif avec la Bible. Elle est le fruit de l’Esprit, agissant dans un cœur soumis à la Parole, désirant la vérité, formé par l’obéissance. C’est un acte spirituel, quotidien, exigeant.
Dieu ne nous appelle pas seulement à croire en lui : il nous appelle à penser selon lui. Il veut une Église lucide, sage, perspicace — capable de juger toutes choses, même quand le monde acclame l’inverse.
3. Former le chrétien à penser : une nécessité urgente pour l’Église
Or, ce renouvellement ne peut rester au stade individuel. Il doit devenir un chantier communautaire, ecclésial, pastoral. Trop souvent, les Églises évangéliques ont mis l’accent sur l’adoration, l’évangélisation, l’éthique personnelle — mais ont laissé de côté la formation de l’intelligence.
On a prêché aux cœurs, mais on a négligé les pensées. On a appelé à aimer Dieu, mais pas avec toute l’intelligence. On a combattu les passions, mais on a laissé les idées se propager. Résultat : des chrétiens sincères, mais désarmés face aux logiques culturelles ; des jeunes zélés, mais bientôt séduits ; des Églises remplies, mais peu discernantes.
Il est temps de redonner sa place à l’éducation de l’intelligence chrétienne. Cela suppose :
- Un enseignement biblique profond, nourri de la théologie de la création, de la souveraineté divine, du Royaume.
- Une pensée critique formée à l’analyse culturelle, capable d’identifier les philosophies dominantes, les idolâtries modernes, les langages truqués.
- Un dialogue avec les disciplines humaines, non pour les sacraliser, mais pour en juger à la lumière du Christ.
- Une redécouverte du patrimoine chrétien : les Pères, les Réformateurs, les penseurs, les martyrs, les poètes, les artistes qui ont su voir et dire.
4. Pour une Église qui pense : ni rationaliste, ni obscurantiste
Cette intelligence renouvelée n’est ni la froideur intellectuelle, ni l’émotion sans garde. Elle n’est pas une idolâtrie de la raison, ni un mépris du monde des idées. Elle est une intelligence sanctifiée.
Elle pense avec la Parole. Elle écoute les échos du siècle pour mieux les juger. Elle repère les séductions. Elle reformule la vérité pour son temps. Elle ne cède ni à l’esprit du monde, ni à l’anti-intellectualisme. Elle marche dans la lumière du Christ, le Logos incarné.
Une Église qui pense est une Église qui voit. Une Église qui voit est une Église qui parle. Une Église qui parle est une Église qui résiste, construit, rayonne.
5. Commencer aujourd’hui : quelques voies concrètes
La réforme du discernement passe par des gestes simples et radicaux :
- Lire les grands textes de l’Écriture non pas seulement pour l’âme, mais pour l’intelligence.
- Étudier le monde à la lumière de la Parole : lois, récits, images, structures.
- Créer des cercles de lecture, d’analyse, de dialogue, où foi et pensée ne sont pas séparées.
- Former les jeunes, non seulement à la morale chrétienne, mais à une lecture chrétienne du monde.
- Redonner à la prédication sa dimension formatrice : non seulement exhorter, mais équiper.
Car là où l’intelligence est renouvelée, le témoignage devient solide. Et là où l’intelligence est négligée, le monde pénètre sans obstacle. Formons donc, avec persévérance, des esprits fermes, humbles, éclairés, pour que la lumière du Royaume brille non seulement dans les cœurs, mais aussi dans les pensées.
