Chapitre 10 — Revenir à la Parole : la Bible comme matrice de discernement

« Ta parole est une lampe à mes pieds, et une lumière sur mon sentier. »
(Psaume 119:105)


1. Ce n’est pas l’ignorance du monde qui égare le chrétien, mais l’oubli de la Parole

Dans un monde en mutation rapide, saturé de discours, de récits, d’images et de normes nouvelles, le chrétien est souvent désorienté. Il sait qu’il ne doit pas se conformer au siècle présent, mais il ne sait plus comment juger ce qui l’environne. Il sent le trouble, mais il ne parvient pas à l’exprimer. Il voit que le mal avance, mais il ne sait pas le nommer. Et souvent, il se tait, ou bien il se réfugie dans la sphère privée.

Mais ce qui lui manque, ce n’est pas d’abord une analyse des médias, ni une connaissance des courants politiques : ce qui lui manque, c’est la Parole — non pas l’accès à la Bible, mais une fréquentation profonde, continue, vivante, structurante des Écritures. Car la Parole de Dieu n’est pas seulement un livre de piété, un manuel pour la vie personnelle, un texte pour la méditation intérieure : elle est la clef d’intelligence du réel.

Celui qui connaît la Parole discerne ; celui qui l’oublie, chancelle. « Les commandements de l’Éternel sont clairs : ils éclairent les yeux. » (Psaume 19:9) C’est par elle que l’on voit. C’est en elle que l’on comprend. Et c’est elle qui, face à un monde obscur, reste lumière.


2. La Bible n’est pas un livre déconnecté du monde, mais une révélation sur le monde

Il est frappant de constater à quel point les Écritures sont remplies de matière culturelle, sociale, politique, économique, historique. On y parle de lois, de terres, de trônes, d’esclavage, de marchés, de guerres, de cultes, d’institutions, de monnaies, d’artisans, de peuples, de cultures diverses.

La Bible n’est pas un recueil de principes intemporels flottant au-dessus de l’histoire : elle est un livre de Dieu adressé à des hommes réels, dans des contextes réels, avec des enjeux concrets. Et c’est cela qui la rend toujours actuelle : elle éclaire les lois profondes du cœur humain et les structures du monde déchu. Elle parle au roi comme au marchand, à la nation comme à l’individu, au peuple comme à la cité.

Mais si l’on réduit la Bible à un message de salut pour l’âme, si l’on ne la lit que comme une exhortation à la piété personnelle, on passe à côté de toute une dimension essentielle : la Parole comme discernement du monde.


3. Lire la Bible pour voir le monde — et non s’en évader

Il faut redécouvrir une lecture des Écritures qui ne soit pas évasive, individualiste, abstraite, mais incarnée, prophétique, enracinée dans le réel. Car la Bible, bien comprise, ne nous retire pas du monde : elle nous y envoie. Elle ne nous donne pas un monde imaginaire où fuir, mais une lumière pour marcher dans ce monde-ci.

Lire la Genèse, c’est comprendre l’ordre créationnel et les fondements de toute culture. Lire l’Exode, c’est discerner l’œuvre de Dieu contre les empires injustes. Lire les lois de Lévitique et Deutéronome, c’est voir comment Dieu organise une société selon sa justice. Lire les Prophètes, c’est apprendre à dénoncer l’iniquité des puissants, à reconnaître les dérives cultuelles et économiques. Lire les Évangiles, c’est voir le Christ confronter les structures religieuses et les faux rois. Lire les Actes, c’est suivre l’Église en mission dans des cultures païennes. Lire l’Apocalypse, c’est discerner les puissances spirituelles à l’œuvre dans l’histoire, et la victoire du Christ sur elles.

Ainsi, la Bible devient non seulement source de foi, mais aussi école de discernement. Elle forme l’œil à voir. Elle éduque la conscience. Elle démasque les idoles. Elle enseigne les priorités de Dieu. Elle révèle les angles morts.


4. Méditer, enseigner, vivre la Parole — pour former un regard chrétien

Mais cette puissance formatrice de la Parole ne s’exerce pas par simple lecture occasionnelle. Elle s’exerce par la méditation continue, par l’étude communautaire, par l’enseignement fidèle, par l’habitude patiente.

L’homme qui veut discerner doit habiter les Écritures, comme un jardinier habite son champ. Il doit apprendre à y reconnaître les motifs, les fils rouges, les structures de sens. Il doit lire et relire, questionner, prier, relier, confronter.

Et l’Église doit l’y aider. Car c’est dans l’Église que la Parole se transmet, se proclame, s’enseigne, se discute, se vit. Une Église qui ne nourrit pas ses membres d’une Parole vivante, structurée, intégrée au réel — les laisse sans défense dans un monde saturé de mensonges.

C’est pourquoi il est urgent de former une génération d’hommes et de femmes dont le regard aura été façonné par la Parole — non seulement pour leur sanctification, mais pour le témoignage, la mission, la résistance, la reconstruction.


5. La Parole comme pierre de fondation du discernement culturel

En résumé, si le discernement est l’art de reconnaître ce qui est bon, agréable et parfait selon Dieu, alors la Bible est son fondement, son outil, son cadre. Elle ne se limite pas à sauver les âmes : elle forme une intelligence, une sagesse, une lucidité. Elle révèle le vrai combat, elle nomme les ennemis réels, elle indique les chemins de fidélité.

Revenir à la Parole, ce n’est pas fuir le monde — c’est y voir clair. C’est sortir du brouillard des discours. C’est habiter la vérité dans un monde qui ne connaît que l’opinion. C’est apprendre à juger selon Dieu, et non selon les hommes.

« Heureux l’homme… qui trouve son plaisir dans la loi de l’Éternel… tout ce qu’il fait lui réussit. » (Psaume 1)