Il est des mots que l’Église ne choisit pas à la légère. Ils mûrissent lentement, à travers les siècles, comme ces fruits que la Providence laisse parvenir à pleine saveur avant de les offrir à son peuple. Le mot Testament, appliqué aux Écritures, est de ceux-là.
Il ne s’agit pas d’une simple désignation technique. Il est une clef théologique. Il ouvre une vision de l’histoire sainte tout entière.
Le terme latin testamentum traduit à la fois l’hébreu berith et le grec diathékè — et ces mots signifient avant tout alliance. Ainsi, lorsque l’Église parle de l’« Ancien Testament » et du « Nouveau Testament », elle ne désigne pas seulement deux ensembles de livres : elle confesse deux moments d’une unique économie du salut, deux étapes d’un même dessein divin, inscrit dans l’histoire et accompli dans le Christ.
I. La première étape : la Septante et le choix du mot diathékè
Au IIIᵉ et au IIᵉ siècle avant Jésus-Christ, à Alexandrie, les Écritures hébraïques furent traduites en grec. Cette traduction, appelée Septante, allait devenir la Bible de la diaspora juive, puis celle des apôtres eux-mêmes.
Les traducteurs furent confrontés à un choix décisif. Le mot hébreu berith — alliance — désignait le lien établi par Dieu avec Noé, Abraham, Moïse, puis David. Quel terme grec adopter ? Ils choisirent diathékè.
Or, dans le grec classique, diathékè évoque d’abord un testament, une disposition unilatérale par laquelle un homme transmet un héritage. Ce choix n’était pas neutre. Il soulignait une vérité profonde : l’alliance biblique n’est pas un pacte d’égal à égal ; elle procède de l’initiative souveraine de Dieu. Elle est promesse, engagement divin, don gratuit.
Ainsi, bien avant l’ère chrétienne, le vocabulaire de l’alliance était déjà chargé d’une nuance qui préparait le mystère pascal : l’idée qu’un héritage serait transmis, qu’une mort scellerait une promesse.
II. Le Nouveau Testament : l’alliance renouvelée dans le sang du Christ
Lorsque le Christ, au soir du Jeudi saint, prit la coupe et déclara :
« Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang » (Lc 22,20),
il reprenait explicitement le terme kainè diathékè.
La prophétie de Jérémie (Jr 31,31-34) annonçait déjà cette alliance nouvelle, inscrite non plus sur des tables de pierre mais dans les cœurs. Les apôtres comprirent que cette promesse trouvait son accomplissement dans le sacrifice du Christ.
Saint Paul oppose l’ancienne et la nouvelle alliance (2 Co 3,6), et l’auteur de l’épître aux Hébreux médite longuement sur ce passage de l’ombre à la réalité (He 8–10). Le vocabulaire de diathékè devient alors structurant : il ne désigne plus seulement une alliance historique, mais l’économie du salut accomplie dans le mystère pascal.
Il n’est pas anodin que la théologie catholique voie dans l’Eucharistie la réactualisation sacramentelle de cette alliance. Le mot « Testament » renvoie donc non seulement à un texte, mais à un acte vivant, perpétué dans la liturgie.
III. De diathékè à testamentum : la médiation latine
Au IVᵉ siècle, lorsque saint Jérôme traduisit la Bible en latin — la Vulgate — il rendit diathékè par testamentum. Ce terme allait s’enraciner durablement dans la conscience occidentale.
La Vulgate devint la Bible liturgique et théologique de l’Église latine. Dès lors, parler de Vetus Testamentum et de Novum Testamentum ne signifiait plus seulement reprendre un usage grec : c’était inscrire dans la langue de l’Occident chrétien la vision historique du salut.
Le mot s’imposa non par décret arbitraire, mais par usage vivant, au cœur de la prière, de la prédication et de la théologie.
IV. La tradition des Pères : unité et accomplissement
Les Pères de l’Église, notamment saint Augustin, parlèrent fréquemment des « deux Testaments ». Leur intention n’était pas de séparer, mais de manifester l’unité.
Augustin résumait d’une formule lumineuse :
« Le Nouveau est caché dans l’Ancien, l’Ancien est révélé dans le Nouveau. »
Ainsi, les deux Testaments ne sont pas deux religions, ni deux projets divins concurrents ; ils sont deux moments d’un unique dessein, progressif, pédagogique, trinitaire. Le Père prépare, le Fils accomplit, l’Esprit applique et fait vivre.
Dans cette perspective catholique, le terme « Testament » rappelle que l’Écriture s’inscrit dans une histoire réelle, gouvernée par Dieu, transmise dans l’Église, interprétée dans la Tradition vivante.
Conclusion : un mot qui raconte l’histoire du salut
Pourquoi parlons-nous de « Testaments » ?
Parce que la Bible n’est pas d’abord un recueil de textes, mais le témoignage écrit d’une Alliance. Elle consigne l’initiative divine, la promesse faite à Israël, l’accomplissement en Jésus-Christ, et l’héritage offert à l’humanité.
Le mot « Testament » exprime donc :
- la gratuité de l’initiative divine,
- la dimension historique de la Révélation,
- l’unité organique des deux parties de l’Écriture,
- et la continuité vivante entre l’économie ancienne et la nouvelle.
L’Église, en conservant ce terme, ne fait pas qu’adopter un usage antique ; elle confesse que la Révélation est alliance, que cette alliance est scellée dans le sang du Christ, et que l’Écriture elle-même est inséparable de cette économie vivante.
Ainsi, parler des « deux Testaments », c’est proclamer que Dieu n’a pas parlé en vain, qu’il a engagé son Nom, qu’il a scellé son héritage, et qu’à travers les siècles l’Église demeure dépositaire — et servante — de cette Alliance qui ne passera pas.

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