À contempler les pages du préambule des Bibles réformées des XVIe et XVIIe siècles, le lecteur attentif est saisi non d’abord par l’érudition, ni même par la vigueur des arguments, mais par quelque chose de plus rare et de plus précieux : une révérence sacrée, grave, silencieuse, profonde. Il y a dans ces lignes une attitude de l’âme, une posture du cœur. Les hommes qui les ont écrites parlent de la Bible comme d’un sanctuaire, et s’en approchent comme Moïse du buisson ardent, en ôtant leurs sandales.
On sent que pour eux, la Bible est l’objet d’une foi vivante et d’un respect ardent. Non pas un objet de musée, ni un monument de la piété d’Israël et de l’Église primitive, mais la Parole vivante d’un Dieu vivant, s’adressant aujourd’hui à son peuple avec la même force qu’à Jérémie ou à Paul. Les traducteurs, les pasteurs, les fidèles du temps de la Réforme vivent de cette Parole, et meurent pour elle. Elle est pour eux le sceptre du Christ, la voix de l’Époux, la lumière du monde, le fondement de l’espérance éternelle.
Or aujourd’hui, cette révérence s’est amenuisée, dissoute, parfois presque effacée. Dans une grande partie du monde évangélique contemporain, la Bible est encore affirmée, mais elle n’est plus redoutée ; elle est utilisée, mais rarement adorée dans le silence du cœur. Elle est citée, interprétée, adaptée — mais est-elle encore crue comme Parole du Dieu trois fois saint, devant qui toute bouche devrait se taire ?
🔻 Des Réformateurs à l’ère du fonctionnalisme religieux
Là où les Réformateurs pleuraient devant la majesté de l’Écriture, nous expliquons.
Là où ils s’agenouillaient, nous argumentons.
Là où ils contemplaient la gloire du Christ dans les pages saintes, nous cherchons des clés pratiques pour notre bien-être.
Là où ils tremblaient à l’écoute de la voix de Dieu, nous évaluons si le message est « pertinent » ou « motivant ».
Ce n’est pas ici une critique amère, mais une constatation douloureuse. Nous avons hérité des fruits de la Réforme : Bibles traduites, liberté de conscience, enseignement accessible, abondance de commentaires et d’outils exégétiques. Mais avons-nous gardé l’âme de la Réforme ? Avons-nous conservé la crainte mêlée d’amour, cette tremblante confiance qui fait de l’Écriture non un instrument, mais une autorité suprême ?
Aujourd’hui, on veut que la Bible soit facile. Compréhensible. Amicale. On la vend comme on vend des programmes de croissance personnelle. On la résume en slogans. On l’illustre. On l’adapte. Mais on ne s’y prosterne plus. Ou si peu.
🔥 Un feu sacré, non une simple ressource
La Bible, pour nos pères, était un feu. Elle jugeait les pensées et les intentions du cœur. Elle effrayait l’âme dans sa sainteté. Elle relevait le pécheur dans sa grâce. Elle appelait à la repentance, à la foi, à la sainteté, au martyre. Elle n’était pas un outil : elle était un autel.
Et si elle était traduite, ce n’était pas pour la banaliser, mais pour que tous puissent trembler sous la voix de Dieu. Les traducteurs, dans leur préambule, le disent expressément : ils veulent que « la Parole de Dieu habite abondamment dans le cœur de chacun », et que tous puissent y voir « le sanctuaire de Dieu, le miroir de sa face, et l’instrument de son Alliance. »
Telle est la Bible. Telle elle a été pour les Réformateurs. Telle elle devrait demeurer pour nous.
✝️ Et maintenant ?
Il ne s’agit pas de revenir à une époque passée. Il ne s’agit pas de refuser la clarté, la pédagogie, la contextualisation. Mais il s’agit de retrouver l’esprit d’adoration, de reconnaître que la Bible est plus grande que nous, plus ancienne, plus sainte, plus vivante que toutes nos prédications. Il s’agit de nous replacer à genoux, comme nos pères, sous ce flamboiement de vérité et de grâce.
Puissions-nous redécouvrir, comme le fit Josias en retrouvant le livre de la Loi, que ce Livre n’est pas un vestige du passé, mais l’appel toujours actuel de Dieu à son peuple.
« Mon cœur tremble à ta parole, comme un homme qui trouve un grand butin. » (Psaume 119:161)
« Voici sur qui je porterai mes regards : sur celui qui est humble, qui a l’esprit abattu, et qui tremble à ma parole. » (Ésaïe 66:2)
