Il est des périodes dans l’histoire de l’Église où le péril ne vient pas d’un ennemi clairement identifié, ni d’une persécution ouverte, mais d’un mal plus subtil, plus silencieux, plus intérieur : la perte du discernement. L’Église, pourtant fidèle dans ses confessions, fervente dans sa piété, sincère dans son zèle, avance dans la nuit sans reconnaître les ombres. Elle proclame les grandes vérités du salut, mais ne sait plus voir ce qui, autour d’elle, façonne les âmes, modifie les consciences, infiltre les imaginaires et structure les sociétés. Elle parle du mal, mais sans le nommer ; elle avertit contre l’ennemi, mais ne le désigne ni dans ses œuvres, ni dans ses relais, ni dans ses systèmes.
Telle est la situation qui a suscité le présent traité.
L’auteur, élevé dans un milieu évangélique soucieux de la fidélité à l’Évangile, a grandi à l’ombre d’une prédication centrée sur le salut de l’individu, l’appel à la repentance, et la marche dans la sanctification. Cette insistance, juste et nécessaire, portait du fruit dans les âmes. Mais, au fil des ans, une question s’est imposée, d’abord confuse, puis insistante : comment le peuple de Dieu peut-il annoncer la lumière au monde, s’il ne comprend pas dans quelles ténèbres il avance ? Comment peut-il être le sel de la terre, s’il ignore les puissances qui décomposent la société ?
Car si l’on prêchait volontiers contre les péchés du cœur, on restait muet sur les péchés des structures. On appelait à la sainteté, mais on ne nommait ni les idoles modernes, ni les mensonges culturels, ni les lois iniques, ni les systèmes injustes. L’Église, en confessant que le monde est mauvais, ne cherchait pas à comprendre comment ce mal opérait. Et faute de pouvoir discerner, elle choisissait souvent de rejeter tout d’un bloc — science, art, politique, culture — dans une attitude de crainte, parfois de dédain, parfois de mépris.
Ce traité naît donc d’une double urgence.
La première, intérieure : retrouver une vision biblique du monde, une lecture des Écritures qui n’oppose pas le salut de l’homme à la transformation du monde, mais qui les unit dans le dessein total de Dieu. Car la Bible n’est pas un simple manuel de salut personnel. Elle est la révélation du règne de Dieu sur l’histoire, la culture, les peuples, les structures, les empires. Le Christ n’est pas seulement le Sauveur de l’âme : il est le Roi des rois, le Juge des nations, la Lumière qui éclaire tout homme, la Parole par qui toutes choses subsistent. L’Église n’est pas un abri pour les fidèles dans l’attente du ciel, mais un peuple envoyé dans le monde pour témoigner, discerner, et résister.
La seconde urgence, extérieure : comprendre notre époque. Non par les instruments du monde, mais par une intelligence renouvelée. Car notre temps n’est pas seulement marqué par des crises économiques, écologiques, politiques, morales. Il est traversé par des puissances invisibles qui travaillent à détruire l’image de Dieu dans l’homme, à dissoudre les liens sociaux, à profaner le langage, à ravager les fondements de la civilisation. Et ces puissances, pour agir, se servent de lois, de récits, d’images, d’industries, de normes, de modes. Il ne suffit donc pas de les dénoncer : il faut les discerner.
Ce discernement culturel, qui est le but de cet ouvrage, n’est ni une science, ni une mode intellectuelle, ni une stratégie d’influence. Il est un acte spirituel. Il est le fruit de la lumière de Dieu dans l’âme, appliquée à la lecture du monde. Il est la capacité, donnée par l’Esprit et nourrie par la Parole, de reconnaître dans le réel ce qui vient de Dieu et ce qui s’y oppose ; de distinguer la vérité du mensonge, le bien du mal, le beau du faux, même lorsque celui-ci se pare d’un éclat trompeur.
Ce traité ne prétend pas tout dire. Il veut poser les fondements d’une redécouverte : celle d’un regard chrétien sur la culture, non pour fuir le monde, ni pour l’embrasser, mais pour y marcher en enfants de lumière, armés de toute la pensée de Dieu.
Puisse le Seigneur, dans sa grâce, faire de ces pages un instrument de réveil, non d’un réveil sentimental ou moral, mais d’un réveil du discernement : un réveil de l’intelligence, de la vigilance, de la lucidité, un réveil d’Église. Car ce n’est qu’en voyant clair que nous pourrons marcher droit, et ce n’est qu’en marchant dans la vérité que nous pourrons porter du fruit — dans un monde qui attend, sans le savoir, que les fils de Dieu se lèvent.
